Raison d’Etat d’André Silver Konan : La critique de Macaire Etty

Une critique critiquée de Raison d'Etat

Journaliste d’investigation, André Silver Konan s’est fait un nom dans la presse écrite. La plume est son arme. Le roman « Raison d’Etat » est son deuxième livre. Critique de Macaire Etty d’un livre qui fait à nouveau parler de lui, sept ans après sa sortie.

Le titre évoque l’univers politique avec toutes ses implications. Comme pour se protéger contre l’éventuelle foudre des politiciens/gouvernants qu’il ne manquera pas d’anathématiser, l’auteur prévient le lecteur dans un « avertissement » que son œuvre est une fiction.

De quoi s’agit-il dans cette oeuvre romanesque ?

Assassiné par empoisonnement, Eric Moyé est ramené à la vie par l’auteur afin qu’il raconte lui-même les circonstances de son trépas. Scolarisé par son beau-père, Moyé connait un cursus scolaire des plus brillants. A 23 ans, il est déjà détenteur d’un DESS gestion des projets. Avec le soutien financier de son beau-père, il crée un cabinet de montages de projets.

Progressivement, sa structure s’enracine et connait des succès. Un jour, Dame Koundessa, sœur cadette de la Première Dame du pays (selon les rumeurs), s’invite parmi ses souscripteurs avec un projet qui vaut des milliards. Éric Moyé, étourdi, se met à rêver. Malheureusement, sans s’en rendre compte, il vient de pactiser avec le diable.

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Dès cet instant, commence alors pour le jeune homme d’affaires une descente vertigineuse aux enfers avec comme point de chute le tombeau après un long et pénible séjour en prison.

Tentative d’interpretation

Vous avez dit fiction ? Le lecteur averti ne se laisse pas distraire. Il touche… des yeux, aux détours de chaque ligne, des scènes déjà vues connues vécues. L’évocation de certains espaces bien connus comme Abidjan, Maca, Anyama etc. ne manquera pas de faire tressaillir le lecteur ivoirien. Mais il faut transcender la lecture impressionniste pour comprendre que le texte n’est qu’un prétexte. Il n’y a pas mieux que la fiction pour faire toucher du doigt les boursoufflures de la réalité.

A chaque étape de l’itinéraire d’Éric Moyé – véritable chemin de croix – se perçoivent les tentacules d’un régime sangsue, cupide et friand de coups tordus. L’univers carcéral de la MACA où il séjourne, avec son cortège de trafic de drogues et d’influence, d’assassinat commandité et de racket n’est que le reflet d’un Etat moralement en décomposition avancée.

Les personnages, déshumanisés, qui se côtoient dans ce monde hideux sont en réalité des victimes d’un régime sourd aux râles du bas peuple.L’histoire pathétique d’Eric Moyé est une métaphore de l’histoire du peuple africain martyrisé et victime des tenants du pouvoir politique, qui, profitant de leur position de « demi-dieux », accumulent dérives dictatoriales, violations des droits humains et abus de pouvoir.
Avec un réalisme impitoyable, le romancier « déshabille » la confrérie judiciaire, « douche » les princes et « mitraille » tous ces sbires aux ordres, spécialistes des tâches sombres.

Ce roman se veut une féroce satire des régimes africains qui pour la plupart favorisent l’impunité d’une clique d’intouchables composée d’amis, de parents, et des bras séculiers.
André Silver Konan par le biais de la fiction plaide, en réalité, pour un plus grand respect des droits humains. C’est une invite à plus d’humanité, de justice et d’égalité.

De la thématique

La thématique du roman « Raison d’Etat », il faut le reconnaître sans démagogie, n’est pas nouvelle. Avant André Silver Konan, Assalé Tiémoko, un autre journaliste ivoirien, a, dans son livre-témoignage « Prisonnier en Côte d’Ivoire, J’ai Vécu L’Enfer », décortiqué avec une dose d’amertume, les thèmes de l’injustice, des conditions de vie désastreuses à la MACA, des dérives de l’appareil judiciaire…dont lui-même a été témoin et victime.

Le roman « politique » est le champ de grosses plumes comme Henri Lopes (Le pleurer rire), Sony Labou Tansi (Une vie et demie), Diégou Bailly (Secret d’Etat) Thierno Monenembo (Crapauds brousse) etc.

Une intrigue audacieuse et originale

L’originalité d’André Silver Konan repose sur ce pouvoir qu’il s’est donné de ramener à la vie un mort et de lui offrir généreusement la possibilité de parler, de témoigner et de dire son martyre. On aurait pu penser à une simple fantaisie du créateur.

Mais ce choix trouve son fondement dans cette croyance toute africaine, qui stipule que la parole d’un défunt est sacrée et mérite davantage de considération. En procédant de la sorte (faire parler un mort) peut-être que le dirigeant africain comprendrait finalement combien de fois il est comptable de la tragédie de son peuple. Si la parole des vivants a l’effet d’un coup de machette dans l’eau, celle des morts sûrement trouvera une oreille attentive.

La langue et l’ecritue

Le « je » en jeu dans ce récit renvoie à Moyé. Narrateur autodiégétique c’est par sa « voix » que se raconte l’histoire du roman. Le narrateur use d’un niveau de langue médian et même relâché dans certains cas. Pourquoi de telles « chutes » ? L’histoire qui se déploie ici est une confidence, un témoignage du personnage-narrateur Moyé.

L’auteur pour restituer l’atmosphère réaliste du discours met dans la bouche du narrateur des mots et des phrases familiers. Il ne s’agit donc pas de poétiser mais de faire passer un message. Tout porte à croire qu’il s’agit d’un choix. La narration ne manque pas de rappeler « L’Etranger » d’Albert Camus. L’incipit de « Raison d’Etat » d’ailleurs n’est pas loin de celui de « L’Etranger ». Camus débute son roman par : « Aujourd’hui Maman est morte ». André Silver Konan lui écrit : « Je suis décédé aujourd’hui ».

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