« Quand on assiste à une « guerre des bancs » dans une université qui porte le nom d’Houphouët, il n’y a pas de quoi faire la fine bouche » (Billon)

Jean-Louis Billon posant à côté d'un poster de Félix Houphouët-Boigny

On a beau dire que « le succès de ce pays repose sur l’agriculture », il est clair que jamais l’émergence à laquelle nous aspirons ne sera possible sans des ressources humaines de qualité. Encore moins le développement dont nous n’avons même pas encore emprunté la voie. L’émergence ne se décrète pas, elle se construit et se mérite. Ce n’est pas une affaire de slogans ou de griotisme politique. L’émergence, ce sont des hommes et des femmes qui la font.

C’est d’abord de compétences et de valeurs qu’il faut pour y arriver. Et c’est là qu’intervient, entre autres paramètres, la problématique du secteur Éducation-Formation-Recherche. Plusieurs entreprises qui ont voulu s’installer ici, en Côte d’Ivoire, ont été confrontées au manque de personnel qualifié sur place. C’est un problème réel auquel il faut apporter des solutions. Parmi celles-ci, la qualité de l’offre de services dans nos établissements supérieurs.

De ce fait, ne pas se préoccuper de la situation des enseignants, c’est montrer une sorte de mépris pour l’éducation de nos enfants. C’est témoigner de son indifférence face au développement et à l’avenir de notre pays. C’est pareil pour les autres pans de la société. Quelle que soit la qualité du matériel et des infrastructures, si ceux qui sont chargés de les utiliser et d’en faire bénéficier les autres ne trouvent pas suffisamment de motivations à le faire, jamais les prestations ne seront à la hauteur des résultats attendus.

Quand j’entends des Ministres parler de « sacerdoce » comme argument pour refuser aux travailleurs le droit de revendiquer, j’ai juste envie de leur dire : « Démissionnez si vous n’êtes pas capables de trouver des solutions pérennes à leurs problèmes ».

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On dit que l’Éducation-Formation-Recherche est le parent pauvre de la République. C’est juste, bien que ce ne soit pas un cas exclusif. Si l’enseignant se sent déconsidéré, que peut-on attendre et même exiger de lui ? Mettons-le dans les conditions idoines et nous serons en droit de lui demander des comptes, en lui imposant d’avoir des performances élevées. À chacun sa part. Souvenons-nous que lorsqu’il s’est agi de l’Armée, la réaction du Gouvernement ne s’est pas fait attendre.

Autant le Chef de l’État et ses collaborateurs se sont précipités pour apporter une solution à la situation des 8400 soldats mutins qui réclamaient chacun 12 millions de francs CFA ― faites le calcul si vous tenez à avoir la migraine ―, au motif que l’État accordait de l’importance à la sécurité et à la quiétude des Ivoiriens et de tous ceux qui vivent sur le territoire national, autant les problèmes de l’école ivoirienne doivent impérativement être résolus.

C’est une urgence nationale. Je trouve qu’ils ont tort, ceux qui pensent qu’un fusil est plus dangereux qu’un livre. Ils se trompent, ceux qui croient qu’une balle fait plus de ravage que la connaissance. Les plus grandes guerres dans ce monde ont été remportées par ceux qui ont su manipuler les esprits ou éveiller les consciences endormies. Les plus grandes batailles sont celles des idéologues, avant d’être une affaire de militaires.

De même, les plus grands défis dans ce monde ont été relevés par les pays qui ont pu élever l’école, la formation et la recherche scientifique au rang de priorité nationale. Certains en ont même fait la priorité des priorités. Pour un pays comme le nôtre, qui sort à peine de son statut de pays pauvre très endetté (PPTE), l’Éducation-Formation-Recherche est l’une des clés du développement. Regardons ensemble la société dans tous ses compartiments.

Quel que soit le domaine, il faut à la base des enseignants et des formateurs de qualité. Et ce n’est pas un hasard. Alors, que faire pour que nos universités retrouvent leur sérénité, pour ensuite former nos élites et se positionner durablement dans le jeu de la compétitivité au niveau international ?
D’abord, évacuer le passif de toutes les grèves inopportunes et préjudiciables non seulement à l’institution universitaire, mais également à la société tout entière. Cela passe par la résolution des problèmes que j’ai évoqués plus haut, en prélude à l’année qui s’annonce.

Ensuite, il faut dépolitiser la gestion de nos universités, en commençant par trancher la question de la gouvernance. Au lieu de nomination comme cela se fait actuellement, il est plus adéquat et logique de revenir aux élections pour les dirigeants de nos établissements supérieurs (Présidents et Vice-Présidents, Doyens et Chefs de Départements en l’occurrence).

Un tel choix, consensuel ou démocratique, et le fait que les équipes élues aient des comptes à rendre à leurs mandants aideront déjà à apaiser les tensions et à éviter les abus d’autorité. Ce n’est pas avec des suspensions de salaires, des révocations, des intimidations ou même des peines de prison qu’on dirige une université et qu’on peut soumettre des intellectuels.

Ce n’est pas non plus avec un décret de 1976 qu’on peut traiter des problèmes d’une université qui a la prétention d’être moderne. Il est évident qu’aujourd’hui, nous avons à la tête de la plupart de nos universités certaines personnes qui sont peut-être de brillants intellectuels, mais clairement de mauvais managers. Il serait à mon avis plus approprié d’opter pour une gouvernance bicéphale : un Recteur ou un Président, pour les activités académiques ou scientifiques, et un Directeur Général pour l’aspect managérial.

Si on parle de bonne gouvernance et d’autonomie pour nos établissements supérieurs, pensons à leur donner les moyens de se prendre en charge dignement. Le rôle du manager sera alors de rechercher et de mobiliser les ressources pour faire fonctionner l’institution. Les frais d’inscriptions n’étant jamais suffisants, il faut trouver des ressources additionnelles et nouvelles.

Par ailleurs, 12 universités en 2025, c’est bien. Mais avec quels moyens de recherche et de fonctionnement ? Quelle vision de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique pour les 20 prochaines années ? Commençons par équiper les laboratoires et les bibliothèques des établissements qui existent déjà. Quand on assiste à une « guerre des bancs » dans une université qui porte un nom aussi prestigieux que celui du Président Félix Houphouët-Boigny, il n’y a vraiment pas de quoi faire la fine bouche.

Pareil pour ces salles insuffisantes et généralement bondées, avec des groupes de 60 à 120 étudiants (contre 35 selon les normes). Idem avec ces amphithéâtres de 400 places où l’on programme parfois des cours destinés à 500, 600, voire 1000 étudiants. Tout ça n’est pas normal. De plus, pour éviter un autre pic de colère dans nos universités, les recommandations issues de la Concertation nationale doivent être mises en œuvre dans les meilleurs délais.

Entre autres, l’enseignement à distance, la signature de contrats de performance, la réactivation des pôles de compétences, la prise en compte du critère Qualité et la signature d’accords de coopération. J’ajoute à cela une aide à la mobilité universitaire dans le cadre de voyages d’études, de colloques et autres. En retour, nous serons en droit d’attendre de nos universitaires des résultats de qualité. Les Ivoiriens ont tendance à dire que « des chercheurs qui cherchent, on en trouve. Mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche ».

Faisons en sorte qu’il n’en soit pas ainsi. Pour ce faire, je suis convaincu que si nos universités s’ouvrent les unes aux autres, les choses peuvent évoluer. L’Université Jean Lorougnon Guédé de Daloa, Péléforo Gon Coulibaly de Korhogo, les Universités de Man, de Bouaké et d’Abidjan… ce sont les mêmes contraintes et le même challenge. De plus en plus à travers le monde, des établissements supérieurs regroupent leurs moyens et leurs compétences pour constituer des entités de recherche et d’enseignement capables de proposer une offre de formation plus aboutie, aussi bien aux apprenants locaux qu’à ceux de l’étranger. Alors, voyons comment mutualiser les ressources.

N’oublions pas que la France prévoyait multiplier par 10 les frais de scolarité des Africains étudiant là-bas. Si cette mesure fait pour l’instant polémique, rien ne dit qu’elle ne reviendra pas sur la table. Préparons-nous donc à conserver nos intelligences ici, en leur offrant le meilleur. Sinon, après les enfants en conflit avec la loi, nous risquons de faire de notre jeunesse une bande d’étudiants en conflit avec le savoir. C’est un défi que nous nous devons de relever tous ensemble.

JLB

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