« Notre démocratie fragile, ne peut se consolider dans la peur et le déni » (René-Pierre Anouma)

René-Pierre Anouma, historien

La vie politique, c’est un truisme de le rappeler, est l’occasion de conflits potentiels. Les compétitions qu’elle génère ainsi n’auront toutefois la tenue et la hauteur attendues en démocratie que par la volonté des Ivoiriens et des politiques en particulier.

Le respect qu’ils auront pour les valeurs démocratiques et républicaines, la sagesse dont ils feront montre, la tolérance, la concertation et le dialogue qu’ils sauront s’imposer pour gérer les tensions et vider leurs contentieux contribueront à rasséréner le climat politique et social et rassurer les populations qu’inquiète la situation actuelle.

Notre démocratie encore fragile, qui doit en plus servir la paix et la réconciliation dans un pays qui émerge de ses traumatismes, ne peut se consolider dans la peur et le déni. Elle doit reposer tout au contraire sur des valeurs et des principes dont elle tire sa force et sa permanence : la justice et la vérité, la compréhension et le respect mutuels, la tolérance et la fraternité, le dialogue et la concertation. Valeurs fondatrices de l’unité et de la paix si chères au président Félix Houphouët-Boigny, elles doivent toutes être retrouvées. Il faut regretter que le pays, à l’origine du concept de la culture de la paix et de nombreux symboles dédiés à cette noble cause, ait été le lieu où se sont déversés les torrents de haines et de violence et signée la faillite de la paix par la guerre advenue !  

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Une horreur de triste mémoire que fut la crise postélectorale de 2010 avec ses 3000 morts, chiffre généralement avancé, ses blessés et ses handicapés, ses disparus, ses laissés-pour-compte, ses prisonniers et exilés. Elle a engendré toutes les blessures dont souffrent encore des Ivoiriens et produit la société fragilisée qu’on vit. Une situation dont la réconciliation aidera à surmonter toutes  les insuffisances en faisant en sorte que tout ce dont les Ivoiriens  ont été marqués ou se sont mutuellement reprochés et souffrent encore, ne relèvent plus que d’un passé à jamais révolu et assumé. Vivre une grande œuvre comme le laissaient fortement espérer les deux Commissions de réconciliation Banny et Ahouana !    

« Le Cardinal de Retz faisait observer que « le plus grand malheur des guerres civiles est que l’on y est responsable du mal, même qu’on ne  fait pas »’

Le président de la Commission nationale pour la réconciliation et l’indemnisation des victimes, Mgr Paul Siméon Ahouana a parlé  de «l’existence de poches de division, de cœurs chargés de rancœurs, d’amertumes et d’esprits de vengeance ». Une réalité qui appelle « des initiatives de paix en faveur de la réconciliation » disait-il. C’était le 19 avril 2016 en présence du président de la République Alassane Ouattara. Participe ainsi de ces initiatives, l’amnistie qu’il  décide, à l’occasion du 58ème anniversaire de l’indépendance, en faveur de huit cents de nos compatriotes, exilés ou emprisonnés au nombre desquels l’ex-première Dame Simone Ehivet Gbagbo.

Réconciliation et paix

Mesure d’apaisement, elle doit être saluée et accompagnée car de l’intérêt de tous, les pouvoirs publics, les communautés ethniques, religieuses et culturelles si riches et diverses en Côte d’Ivoire.    L’engagement de toutes ces entités en faveur de la paix facilitera la réconciliation et l’émergence d’une société apaisée, ouverte et renforcée par un juste exercice du pouvoir comme il sied à une démocratie républicaine, citoyenne et laïque.

Le Cardinal de Retz faisait observer que « le plus grand malheur des guerres civiles est que l’on y est responsable du mal, même qu’on ne  fait pas » et d’avertir « qu’il n’y a rien de si dangereux que la flatterie dans les conjonctures où celui que l’on flatte peut avoir peur ». Le Prélat était, par ailleurs, persuadé que la responsabilité du mal, même qu’on ne fait pas, pèsera toujours lourdement sur les consciences et obligera les protagonistes à reconstruire la paix.

Dans le contexte international qui est le nôtre, monde complexe, d’extrêmes et d’intérêts qui « sait être à la fois si inquiétant et si exaltant et dispenser les bonnes et les mauvaises choses, il faut faire confiance à la nature de l’homme, à son intelligence et à son cœur et saisir les opportunités de paix » disait le Vieux qui nous demandait d’aller doucement parce que nous sommes pressés. Il invitait aussi les politiques, au regard de leurs responsabilités, « à tout sacrifier à la paix pendant qu’il est encore temps, à s’inspirer de l’amour qui crée et non de l’orgueil et de la haine qui détruisent ».

« La réconciliation et la paix en Côte d’Ivoire donnent aujourd’hui à nos politiques l’occasion d’en être ou de ne pas en être »

Cette approche à laquelle nous convie Félix Houphouët-Boigny participe de la confiance qu’il a dans le jugement et l’intelligence des hommes. Au regard de ces considérations, la réconciliation des présidents Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara reste plausible, je la souhaite et crois qu’ils y pensent. Les modalités leur incombant tout naturellement. L’essentiel étant pour les Ivoiriens qu’ils se retrouvent ensemble, symboliquement sous l’Arbre à palabre, pour vider leurs contentieux et signifier la fin des blocages, tabous et autres interdits. Une catharsis pour qu’ils se fassent concrètement à l’idée de la tragédie que fut la guerre pour leurs compatriotes, leur demander pardon et rendre hommage aux disparus. Un geste d’humilité qui sera certainement apprécié et qui devrait créer une dynamique de paix et faciliter la tenue d’une présidentielle crédible, ouverte et apaisée en 2020.        

Hommes de conviction

Puissent les Ivoiriens ne pas être déçus dans leur aspiration à la  paix que peuvent encore perturber des ambitions voire l’irruption des armes. Un climat délétère qui fait craindre la résurgence d’un passé de triste mémoire qui inscrirait, s’il advenait par malheur, nos politiques au nombre des acteurs de l’histoire douloureuse et tourmentée du continent ! Un comble en effet pour le pays que la ténacité et l’intelligence d’hommes de conviction ont placé, après la 2ème guerre mondiale, à l’avant-garde de la lutte émancipatrice du continent et où a été pensé le concept de culture de la paix. Novateur et dynamique, il exclut la violence du débat politique qui aura ainsi la hauteur et la tenue attendues par le respect des acteurs pour les valeurs démocratiques et républicaines.

Une évolution qui, si elle était effective, sera hautement appréciée  des populations, qui manifesteront attention et reconnaissance à leur endroit. La confiance dont ils jouiront leur conférera une autorité morale et une renommée non surfaites. Ces choses qui ne se décrètent, ne se revendiquent, ni ne s’improvisent mais tout simplement s’imposent d’elles-mêmes. Car ainsi naissent ceux qu’on considère comme des dirigeants historiques, des personnes douées de sagesse, d’intuition, de clairvoyance et d’une grande intelligence des situations et qui se distinguent par leur aptitude à décider et à accomplir en sachant prendre en compte le jugement de l’Histoire et non celui de l’éphémère présent. Certaines qui surent le faire furent comptées au nombre de ces happy few.

La réconciliation et la paix en Côte d’Ivoire donnent aujourd’hui à nos politiques l’occasion d’en être ou de ne pas en être. Gageons qu’ils seront nombreux à être de ces dirigeants dignes dont les noms s’inscriront positivement dans nos Annales et non comme de ces faucheurs de vies, adeptes du silence des morts et de la paix perpétuelle des cimetières. Ceux que dénonçait Félix Houphouët-Boigny au Parlement français après que les colons, qui agissant dans une totale « indifférence aux faits, au raisonnement juridique, et à la simple sensibilité humaine », eurent programmé la mort de dix mille Ivoiriens.

La France alors embourbée dans des difficultés économiques et une instabilité ministérielle avait plongé l’Afrique dans la tourmente de sanglantes répressions. Il devait s’en suivre les tristes événements qu’on sait et dont devait résulter le procès de Grand-Bassam de mars 1950. Aux dires des observateurs, ce fut le «plus grand procès politique que l’Afrique noire aura connu ». Un procès au cours duquel, de l’avis de la défense, « la falsification des problèmes politiques de ce pays tient lieu de dossier ». En évoquant cette période, j’ai une pensée pour tous ces hommes de conviction dont fut Bernard Binlin Dadié, un condamné de ce procès, le dernier témoin, décédé le 9 mars 2019.

Respecté et apprécié, il fut un homme de vérité, de justice et de persévérance à qui ont toujours importé la dignité de l’Afrique et le devenir d’une Côte d’Ivoire de paix dans la liberté, la justice, le progrès et la solidarité. Des valeurs qu’il aura, avec foi et constance, promues et défendues  par une production littéraire prolixe qui suggère des approches qui préservent et renforcent l’harmonie, la sérénité et l’unité de la société. Une référence pour les Ivoiriens en quête de leurs valeurs perdues que sont le dialogue, la tolérance, l’unité, la fraternité, le travail et la paix qu’ils aspirent tous à retrouver.  

René-Pierre Anouma, historien

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