« Les Nordistes sont dans une grande misère aujourd’hui en Côte d’Ivoire » (Babily Dembélé)

Babily Dembélé, président du Congrès ivoirien pour le développement et la paix (CIDP), a décidé de s’impliquer personnellement dans la réconciliation dans son pays. Dans cette interview, il parle de ses initiatives pour la paix et la réconciliation.

Vous vous affichez désormais, au niveau de votre parti, avec des ex-combattants pro-Ouattara et des ex-détenus pro-Gbagbo. Ce sont deux groupes qui étaient en belligérance. Comment avez-vous réussi à les fédérer autour de vous?

La question est d’actualité parce qu’il s’agit des personnes qui, hier, ont pris les armes les uns contre les autres, qui ont défiguré la Côte d’Ivoire, qui ont tué des Ivoiriens. C’est difficile de comprendre pour l’être humain ordinaire que ces ennemis d’hier soient aujourd’hui autour d’une table en train de parler de la Côte d’Ivoire, de leur pays. Mais j’ai un engagement pour mon pays. L’engagement est spirituel et moral et même plus loin, l’engagement est national. J’ai décidé que tout ce qui touche à la Côte d’Ivoire, j’en fais une priorité. Et comme ils sont des Ivoiriens et qu’à un moment donné, ils se sont battus, je me suis dit pourquoi ne pas les appeler autour d’une table de discussion.

Les ex-combattants pro-Ouattara m’ont dit si vous aviez été mêlé dans quoi que ce soit dans ce pays, on ne vous aurait pas écouté.  Quant aux ex-détenus pro-Gbagbo, c’est parce que j’ai fait la prison avec eux. J’ai fait 1 an 6 mois. Ils m’ont dit c’est parce que j’étais très proche de Gbagbo, je n’étais pas mêlé à quoi que ce soit, et on a fait la prison ensemble. Donc je suis pour eux l’homme indiqué pour les réconcilier avec leurs frères, les ex-combattants. Ils ont compris qu’ils ont beaucoup plus à donner à la Côte d’Ivoire qu’à recevoir.

Il faut pour cela créer les conditions de la paix, de l’amour et de la cohésion sociale. Ça c’est ma participation. Je continue de le faire. Je ne suis pas à ma première expérience. En 1995, j’étais moi-même dans le canton Guébié. Cette zone était hostile au PDCI. J’ai réussi à ramener le Guébié dans sa position de rejet de la Côte d’Ivoire et du PDCI. Les musulmans se rappellent que j’ai été celui-là même qui a réconcilié le COSIM et le CNI. J’ai été également sollicité par Seydou Diarra pour être conseiller lors du Forum de la réconciliation nationale organisé par Laurent Gbagbo. J’ai participé aux travaux de ce forum. Donc il est difficile pour moi d’échouer de rapprocher des positions belligérantes. Je souhaite que les Ivoiriens se réconcilient avec eux-mêmes. (Babily Dembélé, président du CIDP)

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Vous êtes soupçonné d’entretenir des gens rompus dans le maniement des armes à travers ces ex-combattants que vous avez intégrés au sein de votre parti. Vous avez même été interpellé par deux fois par la police.

Ce qui m’intéresse, c’est d’arranger la Côte d’Ivoire. Moi, je m’en fous de quiconque dans ce pays. Quelle que soit votre position, si vous devez nuire à la Côte d’Ivoire, je vais vous attaquer. Je ne ferai pas de cadeau aux ennemis de la Côte d’Ivoire. Je l’ai fait dans l’intérêt de la Côte d’Ivoire. Je pense qu’ils ne m’ont pas compris. C’est leur travail que j’ai fait. Les deux belligérants qui peuvent à tout moment se soulever, quelqu’un vous dit, je les ai calmés, ils ne prendront plus les armes. C’est le pouvoir en principe qui doit me dire merci au lieu de me trimbaler devant un préfet de police.

J’ai été convoqué deux fois. On me dit que la consigne vient de là-haut. Mais j’avais compris que le pouvoir n’avait pas compris la mission que j’ai effectuée. Parce que le pouvoir devait comprendre qu’en cas de trouble, ce sont eux les premiers perdants. Ces deux groupes sont des bombes à retardement. Il n’est pas mieux qu’on s’asseye et qu’on discute plutôt que de me déposer une convocation à 23h. Ça ne m’a pas plu. Ce sont des choses qu’il faut éviter à la Côte d’Ivoire. J’ai répondu aux deux convocations, on s’est parlé. J’espère qu’ils ont compris que rien n’arrêtera notre démarche en ce qui concerne la réconciliation et la démocratie en Côte d’Ivoire. Chacun de nous doit se ressaisir pour que nous allions à la réconciliation. 2020, c’est demain.

Etes-vous (Babily Dembélé président du CIDP) candidat pour la présidentielle de 2020 ?

Ma priorité, actuellement, ce n’est pas ma candidature en 2020, mais plutôt la sécurité et la réconciliation en Côte d’Ivoire. Que les Ivoiriens ne se regardent plus en chiens de faïence. En ce moment, je pense que les Ivoiriens choisiront qui ils veulent pour ce pays. On peut être candidat sans aimer son pays. Quand vous aimez ce pays, vous devez d’abord écarter toute forme de candidature pour créer les conditions de paix et de réconciliation. C’est cela ma mission d’abord. Le reste, on verra plus tard. Au moment opportun, si les conditions sont réunies, je vais interroger les Ivoiriens pour savoir s’ils souhaitent que je sois candidat. Pour le moment, mon combat, c’est de réconcilier, de ramener la paix.

Vous avez été proche du président Henri Konan Bédié. Aujourd’hui, il s’inscrit avec la plateforme qu’il a mise en place dans la voie de la réconciliation. On peut s’attendre à vous voir à ses côtés ?

Bédié est toujours mon patron, j’ai beaucoup d’estime pour lui. Mais j’aurais souhaité que le président Bédié, au nom de la réconciliation, nous soutienne dans nos efforts de réconcilier les deux groupes belligérants de la crise et qu’il parte parler lui-même aux jeunes du Nord, à ceux de l’Ouest etc. Je ne peux pas lui en vouloir, c’est mon patron. J’ai beaucoup eu sous le président Bédié lorsqu’il était au pouvoir. Je ne peux jamais m’opposer à lui. Je suis même prêt, à sa demande, à envoyer ces jeunes à Daoukro pour qu’il parle avec eux.

« D’aucuns disent même que sous Gbagbo, il y avait la guerre mais on arrivait à manger. Ce n’est pas le cas maintenant. Quand la société commence à parler comme ça, lui-même doit prendre de la grandeur »

Je suis toujours à sa disposition. J’ai été à ses côtés pendant plusieurs années, je lui fais confiance et j’ai beaucoup d’estime pour lui. Pendant son règne, je n’ai jamais été emprisonné. Mais j’ai connu la prison en 2012. Il y a des signes qui font que je ne peux jamais le combattre. Il a été mon patron, il m’a soutenu à un moment comme je l’ai soutenu également avec le CNB (Cercle national Bédié). Rien n’est encore tard, si le président Bédié nous appelle, on répond.

Une question qui fait également l’actualité, c’est celle relative à un éventuel 3e mandat du président Alassane Ouattara. Quel est votre avis ?

Quand je le prends sous l’angle familial, je vais dire à mon frère Alassane de renoncer. Cela fait source de conflit aujourd’hui en Afrique même si vous avez raison. Quand vous entendez des gens dire que ça fait déjà deux mandats. L’Afrique est plus habituée à la tradition qu’aux textes. On vous dira mais est-ce qu’il est seul ? Aujourd’hui, lorsque vous arrivez au Nord, c’est la même question que les populations se posent. Est-ce qu’il est seul ?

Je suis nordiste, nous nous parlons, les gens se parlent. Aujourd’hui, les nordistes, 7/10 vous disent que ce pouvoir nous a été très amer parce qu’on n’a pas à manger, on n’a plus d’argent, on est appauvri, nos magasins ont été détruits, des maisons ont été détruites. C’est ce qui se dit. Peut-être que cela n’est pas rapporté à Alassane Ouattara lui-même. Je suis nordiste. Ceux qui sont aujourd’hui dans la grande misère, ce sont les nordistes. Rien ne marche. Donc on considère que c’est parce qu’il est au pouvoir qu’ils n’ont pas d’argent, qu’ils n’ont plus rien à manger.

D’aucuns disent même que sous Gbagbo, il y avait la guerre mais on arrivait à manger. Ce n’est pas le cas maintenant. Quand la société commence à parler comme ça, lui-même doit prendre de la grandeur. (…) Le changement est salutaire. Je souhaite vivement qu’il ne se présente pas et que tout ce qui peut diviser le pays, qu’on ne revienne plus sur ça. Evitons ce qui peut créer la colère chez les Ivoiriens. Le peuple est fort et le peuple a toujours raison.

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Que pensez-vous de ce rapprochement entre Bédié et Gbagbo ?

Dans la tradition africaine, lorsqu’il y a palabre au village, on invite les concernés pour régler. C’est bon pour des questions d’humanisme, fraternelles et d’amitié de rendre visite à Laurent Gbagbo. (…) Vous savez, même les ex-combattants, dans une déclaration à Korhogo, ont souhaité le retour de Laurent Gbagbo au nom de la réconciliation. Vous voyez si ceux qui ont combattu Gbagbo eux-mêmes souhaitent son retour, nous devons tous travailler dans ce sens. Je fais la promesse que le jour où Gbagbo met les pieds au pays, ce sont ces ex-combattants qui iront l’accueillir. C’est ce qu’on appelle la réconciliation.

La justice ivoirienne est encore aux trousses de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé. Le premier a été condamné à 20 ans et l’autre attend d’être jugé. Pensez-vous que cela est fait pour aller dans le sens de la réconciliation ?

Ça ne concourt pas à ramener la paix. Aujourd’hui, je crois qu’Alassane a pris une décision courageuse en prenant une ordonnance d’amnistie. Il faut élargir cette ordonnance à tout le monde, à tous les exilés pour que tout le monde rentre. Et puis tu fêtes la réconciliation. Voici ce qui va faire la grandeur d’Alassane lui-même. Et vous allez voir que les Ivoiriens seront sensibles à cela. Et cela va conforter parce qu’il aura décidé de ne pas condamner Gbagbo et Blé Goudé et de libérer tout le monde. Mais tant que la situation reste tendue, ce n’est pas ce que je souhaite. Faisons table rase du passé.

Quand le Sanwi s’est rebellé contre Houphouët, il y a eu des morts. Dans le canton Guébié, il y a eu des morts. Aujourd’hui, on n’en parle même plus parce que les Ivoiriens se sont pardonné et aussi parce qu’Houphouët s’est impliqué dans la réconciliation. En toute humilité, Houphouët a demandé pardon au Sanwi, au canton Guébié. On peut faire la même chose. Ceux qui sont morts, si leurs parents veulent se soulever, on va où ? Si toutes les victimes veulent se soulever, on va où ? On n’en finira pas. Le président de la République, au nom de la réconciliation, doit prendre de la hauteur. C’est-à-dire plus de condamnation, plus d’exilés, tout le monde en famille et on se retrouve au stade Félix Houphouët-Boigny pour le pardon. C’est sûr que des Ivoiriens vont reconsidérer leur position vis-à-vis d’Alassane Ouattara.

Babily Dembélé au milieu, le président du CIDP
Babily Dembélé au milieu, le président du CIDP

Quel regard portez-vous sur le bilan d’Alassane Ouattara ?

Ce qui m’intéresse, c’est le bilan humain. Est-ce que les Ivoiriens qui sont morts, en exil, en prison, on a pensé à eux ? Est-ce qu’on a réussi à tenir nos promesses ? Notamment la promesse forte du président Alassane Ouattara qui est le ‘’vivre ensemble’’. Ce ‘’vivre ensemble’’ n’existe pas. Tous les projets que vous allez réaliser, c’est fait pour les Ivoiriens.

Mais si ces Ivoiriens ne sont pas heureux dans leur pays, s’ils ne sont pas en paix, s’ils ne sont pas en sécurité, comment voulez-vous qu’on parle de bilan ? Il y a problème. Il peut dire qu’il a fait du bitume et bien d’autres mais quand on n’est pas réconcilié et qu’on a peur de marcher sur cette route, on devient quoi ? Est-ce que le bilan humain de Ouattara est bon ? C’est de cela qu’il s’agit.

Interview réalisée par LANCE TOURE

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