« La trop forte taxation sur le café-cacao fait que le prix au producteur est plus faible en Côte d’Ivoire » (Expert)

Docteur en Sciences économiques, ancien étudiant aux USA et ancien professeur d’Economie à l’ENA et spécialiste d’Economie monétaire, Sandavoy Adamoh Djelhi-Yahot, est auteur de deux livres d’Economie dont “Gouvernance en Afrique“ dans lequel il propose une nouvelle théorie économique, “La théorie générale de la gouvernance économique“. A travers cet ouvrage que nous avons parcouru ensemble, il ouvre de nouvelles pistes en matière de gouvernance pour tenter de corriger des insuffisances des théories existantes

Vous proposez à vos lecteurs “la théorie générale de la gouvernance économique“ qui est une nouvelle théorie en matière de gouvernance. Est-ce à dire que les théories existantes jusque-là ont montré leurs limites ?

Avant de répondre précisément à votre question, je voudrais adopter une méthode pédagogique. Je vais d’abord définir la gouvernance. C’est un concept qui traduit la manière dont le pouvoir est exercé dans la gestion des ressources publiques à des fins de développement économique dans un pays. La gouvernance peut être bonne (celle qui s’appuie sur les principes de transparence, de participation et de responsabilisation) ou mauvaise.

Cela suppose que lorsqu’on exerce le pouvoir et qu’on fait usage de la bonne gouvernance, et on arrive à de bons résultats économiques. Or, depuis les années 1990, le FMI, la Banque Mondiale, les organismes de natation et d’autres structures financières internationales dénoncent la mauvaise gouvernance en Afrique et dans les autres pays en voie de développement.

A lire aussi : Côte d’Ivoire : Le CESEC présente ses “cahiers”

En effet, depuis l’application des Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) en 1981, ces institutions financières ont eu davantage accès à la gestion économique dans les pays en voie de développement et particulièrement dans les pays africains. Et elles essaient d’y promouvoir la bonne gouvernance en allouant des fonds de bonne gouvernance.

Au fil du temps, les responsables politiques dans les différents pays se rendent comptent eux-mêmes de l’écart croissant entre les différentes couches socioprofessionnelles. Naturellement, ils ne peuvent rester indifférents de façon indéfinie. Le printemps arabe aidant, ces responsables politiques en ont pris conscience et essaient de trouver d’améliorer la gouvernance dans la gouvernance dans leur pays respectif.

Il y a toute une littérature économique sur la gouvernance, et l’on parle de gouvernance monétaire. A ce niveau, un groupe d’économistes, les monétaristes pensent que si la monnaie était bien gérée, l’ensemble de l’économie se porterait mieux.  

C’est dans ce cadre que j’ai formulé ma théorie pour remettre en cause la théorie monétariste qui est d’ailleurs appliquée par le FMI, sous une variante. Cette théorie du FMI, de toute façon, est erronée parce qu’elle confond monnaie et revenu et a donné des résultats sinon désastreux du moins mitigés en Afrique.

Qu’est-ce qu’il aurait fallu faire ou dire ?

Nous y reviendrons lorsque je présenterai ma théorie. Il y a une faiblesse de la théorie existante que j’ai tentée de corriger dans ma formulation.

Que dit donc cette théorie. Et est-ce qu’elle prospère aujourd’hui ?

Lorsque vous mettez sur pied une théorie, ça prend du temps pour l’imposer dans le milieu académique. Il y a des magazines spécialisés en économie, et d’autres économistes écrivent pour la conforter, la critiquer et l’améliorer. Car une théorie n’est jamais statique.  Il y aura donc un débat autour de cette théorie que j’ai appelée “La théorie générale de la gouvernance économique“.

Dans cette théorie, je préconise une combinaison des politiques monétaire et fiscale à leur niveau optimal avec l’exécution optimale des dépenses publiques. C’est à cette condition qu’on obtiendra une bonne gouvernance.

Comment cela peut se ressentir concrètement dans la pratique sur le terrain ?

Il y a eu un débat à ce niveau. Keynes (l’un des deux plus grands économistes du vingtième siècle, l’autre étant Milton Friedman) et les Keynésiens mettent moins l’accent sur le rôle de la monnaie dans l’économie. Alors que Milton Friedman et les monétaristes mettent l’accent sur le rôle de la monnaie. Pour eux, la monnaie joue un rôle important dans l’économie, surtout à court termes, si elle est bien gérée. Ainsi, les monétaristes vont mettre sur pied le monétarisme et le monétarisme international qui devront permettre d’avoir de bons résultats économiques.

Mais que proposez-vous en fait ?

La politique monétaire c’est l’utilisation de la monnaie au service de la collectivité. En d’autres termes, traduit la manière dont on utilise la monnaie dans l’économie. Les monétaristes privilégient la politique monétaire pendant que les Keynésiens privilégient la politique budgétaire.

Je soutiens, dans ma théorie que tant que l’on n’utilise pas la politique monétaire de façon optimale, elle ne peut permettre d’avoir les résultats escomptés. Il en est de même de la politique budgétaire.  Le consensus est plus ou moins de combiner la politique monétaire et la politique budgétaire. Mais, dans ma théorie, je démontre que ça ne suffit pas.

Pour qu’on ait de bons résultats économiques, il faut utiliser politiques monétaire et fiscale à leur niveau optimal accouplées d’une exécution optimale des dépenses publiques. Un économiste, John Taylor a développé une théorie, “la règle de Taylor“, qui permet d’avoir une politique monétaire optimale. Pour l’optimalité de la politique budgétaire, il faut se référer à la courbe de Laffer, c’est-à-dire celle qui impose un taux de taxation optimale de sorte qu’aucun agent économique, ni les contribuables ni l’Etat ne soient pénalisés.

L’exécution optimale de la dépense publique procède du comportement non bureaucratique des agents de l’Etat en charge de la procédure.  En combinant les politiques monétaire et budgétaire optimales avec un taux de taxation qui ne pénalise ni le contribuable ni l’Etat et l’exécution optimale des dépenses, on obtient ce que j’ai appelée « l’équation de la bonne gouvernance économique ». Il faudrait donc que tous ceux qui sont dans la chaine de la dépense publique l’exécutent de façon optimale en tenant compte de l’intérêt général.

Mais comment peut-on arriver à combiner dans la pratique la politique monétaire optimale, basée sur la règle de Taylor avec une politique fiscale optimale et une exécution optimale des finances publiques ?

Il y a toute une littérature sur le taux d’imposition dans une économie qui permet de déterminer la pression fiscale. L’impôt est obligatoire. La courbe de Laffer dit que quand l’Etat impose un taux de taxation sur les revenus de l’économie dans son ensemble, les contribuables sont prêts à payer l’impôt jusqu’à un certain niveau, c’est-à-dire jusqu’à un niveau optimum.

Au-delà de cet optimum, les contribuables cherchent à tricher ou s’organisent pour ne pas payer ou payer moins d’impôt ou encore cherchent à délocaliser leurs activités dans un autre pays où ils payeront moins d’impôts. Ils peuvent également changer d’activités, toujours pour pouvoir payer moins d’impôts.

On peut donc calculer le taux d’imposition optimal. Il y a toute une littérature économique là-dessus. Au niveau de l’UEMOA, le taux de pression fiscale optimal est fixé à 17%. Ce taux est, pour moi, trop élevé, dans la mesure où les agents économiques y sont pris en étau entre pression fiscale élevée et taux d’intérêt débiteur élevé.

Que pensez-vous du taux de pression fiscale pratiqué en Côte d’Ivoire ?

Il y a, à ce sujet, des problèmes aujourd’hui dans le secteur agricole ivoirien. Parfois, les producteurs de café et de cacao contournent la taxe trop élevée en Côte d’Ivoire, pour vendre leurs produits au Ghana. Idem pour l’anacarde. Cela, justement parce que le différentiel du prix au producteur est en faveur du Ghana.

Ce qui pose problème, c’est la forte taxe prélevée sur le prix du kilogramme de café ou de cacao en Côte d’Ivoire de sorte que le prix payé au producteur en Côte d’Ivoire est plus faible qu’au Ghana, alors que nous faisons tous face au même prix sur le marché international.  C’est la même chose au niveau de l’anacarde.

Et comme nous sommes dans l’Espace Economique CEDEAO où il y a libre circulation des personnes et des biens, les producteurs ivoiriens, bien informés sur les marchés ivoiriens et ghanéens, vendent leurs produits, de façon légale au Ghana. Utiliser la force légale pour bloquer ou détruire les produits de ceux qui tentent de vendre au Ghana est un abus et une entrave au fonctionnement normal de l’économie et de la CEDEAO.

Interview réalisée par FRANÇOIS BECANTHY

  •  
    35
    Partages
  • 35
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Afrik Soir

Précédent

Côte d’Ivoire : Le taux de réussite au BAC 2019 en baisse, résultat des grèves méprisées par le gouvernement

Suivant

Côte d’Ivoire : Soro se réjouit des « retrouvailles fraternelles » Bédié-Gbagbo

Commentaires

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *