« La Côte d’Ivoire virtuelle d’Alassane Ouattara » (Décryptage)

Alassane Ouattara à Dakar

Le mardi 31 décembre, le président de la République, Alassane Ouattara, a sacrifié à la coutume en s’adressant à la nation ivoirienne. Sauf que cette fois-ci, il l’a fait non en interview, mais dans un discours classique. Sans doute que l’expérience de l’interview après le 6 août, ne lui a pas réussi. Ouattara a exprimé ses vœux, ses attentes, non sans faire un bilan flatteur de ses 9 années de règne à la tête du pays. On applaudit donc le Chef de l’Etat de voir le pays en paix et d’aller à une élection sans violence, d’autant plus qu’aucun Ivoirien sérieux ne souhaite du grabuge à ce pays.

Il appartient au président de tous les Ivoiriens de faire réunir les conditions d’une paix sociale durable, d’une stabilité politique assortie d’une démocratie acceptable de tous. Est-il en train de le faire ? les soubresauts et autres toussotements sociaux de ces derniers mois n’encouragent pas l’optimisme quant à la disposition du régime qu’il dirige à appliquer comme il se doit les règles de la démocratie. Toutefois, qu’il ait dit cela dans un discours moins triomphateur et moins belliqueux est à son honneur. Cependant, le bilan que Alassane Ouattara fait de ses neuf années de règne à la tête du pays, présentant un des tableaux des plus accompli du globe terrestre, laisse perplexe, car quiconque l’écoute a l’impression de vivre entre deux Côte d’Ivoire : Celle présentée dans les discours et celle vécue au quotidien.

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– A l’entame, il dit : « Au moment où je briguais la magistrature suprême en 2010, j’avais deux priorités : l’amélioration des conditions de vie des populations par la réalisation d’infrastructures sociales et économiques et la création d’emplois, notamment pour les jeunes. Malheureusement, au sortir de la grave crise post-électorale que nous avons connue, nous avons trouvé un pays en lambeaux, un tissu social déchiré, une situation sécuritaire précaire, une administration en déliquescence et des infrastructures totalement dégradées. Nous avons dû alors parer à ces urgences de remise en état de notre pays. Il nous fallait ramener la paix et rétablir la sécurité sur toute l’étendue du territoire national. Nous l’avons fait ».

Il faut reconnaitre qu’une paix relative a été retrouvée dans le pays. Quant à la sécurité, il y a de quoi en douter, pour qui a subi les affres des « microbes » rebaptisés « enfants en conflit avec la loi », jamais punis ; des coupeurs de routes qui règnent en maitres dans bien de contrées au nez et à la barbe de tous ; des « gnambro » et autres attaques de domicile ayant encore et toujours pignon sur rue ; à cela s’ajoutent des hommes désormais en cagoule qui viennent prendre des gens sans sommation. Ouattara fait un bilan de ses neuf années de règne à la tête du pays.

-De la réconciliation, il dit entre autres : « Grâce à la mise en place de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation, nous avons compris les causes profondes de cette crise et nous avons tiré les leçons pour l’avenir du pays ; pour que plus jamais, la Côte d’Ivoire ne retombe dans les mêmes travers. Nous avons entrepris de solder de façon définitive le contentieux de la crise post-électorale en identifiant puis en indemnisant les victimes, en amnistiant la quasi-totalité des prisonniers civils de la crise post-électorale, en favorisant les conditions de retour de la plupart de nos compatriotes refugiés hors du pays.

Questions, qu’est devenu le rapport de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation ? Pourquoi les mêmes causes qui ont produit la crise postélectorale de 2010-2011 sont en train d’être reprises, au grand dam de tous ceux qui appellent à en tirer des leçons ? Toutes les victimes de cette crise ont été prises en compte dans l’indemnisation dont parle le chef de l’Etat ? On dirait que le Président oublie un peu ou alors il n’est pas au courant qu’il y a encore et toujours des prisonniers de la crise postélectorale et des Ivoiriens encore en exil depuis cette crise. Pendant qu’une autre crise se dessine sous nos yeux. On se rappelle, le vendredi 16 novembre 2012, reçu par le Pape Benoît XVI, au Vatican, le président Alassane Ouattara a dit au Souverain Pontif : « Je suis venu prendre votre conseil et votre bénédiction ».

Le Pape a sans doute donné des conseils au nom de l’Eglise catholique. Le 30 décembre 2019, lors de la messe de la Paix à Abidjan, l’Archevêque d’Abidjan, Monseigneur Jean-Pierre Kutwa a réitéré les conseils au nom de l’église catholique en ces termes : « Ne te laisse pas ronger par la vengeance. Ne te laisse pas déstabiliser par la rancune, sinon, tu y laisseras ton âme. Libère ceux qui ont été emprisonnés dernièrement ». Le président a-t-il écouté les conseils du Pape en 2012 et écoutera-t-il ceux de l’Archevêque d’Abidjan en 2019?  En tout cas, dans son discours du 31 décembre, il n’a nullement fait mention de ces prisonniers.

– Parlant infrastructures, le Chef de l’Etat déclare : « Ainsi, nous avons permis l’accès à l’eau potable à des millions d’Ivoiriens. Aujourd’hui, plus de 80% des Ivoiriens ont accès à l’eau potable dans les villes comme à l’intérieur du pays. Le nombre de localités desservies en eau potable est passé de 789 en 2011 à 1095 en 2019. Nous avons raccordé plusieurs centaines de localités au réseau électrique national, de sorte qu’à fin 2020, tous les villages de plus de 500 habitants auront accès à l’électricité, soit environ 80% des Ivoiriens.

Je voudrais souligner que de 2012 à fin novembre 2019, soit en 8 ans, ce sont au total 2796 localités additionnelles qui ont été électrifiées, comparées aux 1531 localités électrifiées sur la période 1994-2011, c’est-à-dire en 18 ans. Ainsi, le taux de couverture en électricité a quasiment doublé, passant de 33% en 2011 à 66% à fin novembre 2019. Il est projeté à 80% en 2020 ».

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Oui, des efforts ont été faits, mais ils sont nettement en deçà de l’attendu. Aujourd’hui encore même à Abidjan, beaucoup de gens manquent d’eau ; le courant électrique est devenu plus cher, ce qui exclut bien de foyers de l’abonnement dont il parle ; il n’était pas obligé de faire une comparaison, s’il ne rappelle pas l’atmosphère de guéguerre politique, de coup d’Etat et de guerre permanente qui a prévalu de 1994 à 2011. Les factures d’électricité pour la même consommation sont passées du simple au triple depuis 2011 aussi. Des vendeurs de courant parallèle se comptent à la pelle dans toutes les villes. Ouattara fait un bilan de ses neuf années de règne à la tête du pays.

Il dit par ailleurs : « Depuis 2011, 22 ponts, 545 kilomètres de routes neuves interurbaines, 115 kilomètres d’autoroutes et 245 kilomètres de voiries ont été construits. Par ailleurs, 40 000 kilomètres de routes en terre et de pistes rurales ont été réhabilitées pour connecter nos populations et faciliter les échanges économiques ». Ces chiffres (y compris de simples réhabilitations et non de construction), comme on le voit montre-t-il qu’il a plus fait en 8 ans que les autres en 50 ans comme ils aiment à le dire ? Ouattara fait un bilan de ses neuf années de règne à la tête du pays.

– Sur le plan éducation, le président dépeint l’école ivoirienne en ces termes : « Afin d’offrir à nos enfants, un cadre d’éducation et de formation adéquat, pour leur garantir une chance de réussite sociale, nous avons construit 33 698 salles de classes préscolaires et primaires, 277 lycées et collèges entre 2011 et 2019. Au niveau de l’enseignement supérieur, nous avons procédé à la réhabilitation des universités de Cocody, d’Abobo-Adjamé et de Bouaké.

Nous avons transformé les URES de Daloa et de Korhogo en universités, ouvert l’université de Man et l’université virtuelle d’Abidjan et lancé les travaux de construction des universités de San-Pedro et de Bondoukou. Au niveau de l’éducation, pour qu’aucun enfant Ivoirien ne prenne des cours à même le sol dans des salles de classe surchargées, le Programme social du gouvernement a prévu l’acquisition de tables-bancs ainsi que le recrutement et la formation de nouveaux enseignants. Ainsi, 10 300 enseignants ont été recrutés, formés et affectés à travers le pays depuis octobre 2019 et 265 000 tables-bancs ont été livrées ».

Le Président ne dit pas que les frais d’écolage sont passés du simple au triple depuis 2011 ; les livres scolaires sont pleins de fautes ; les enseignants sont devenus des agents commerciaux pour fascicules, livres et autre matériel didactique, sans compter des cotisations chaque semaine. Quel enseignement donneront des enseignants formés au rabais (en quelques mois là où il fallait deux à trois ans de formation soutenue), avec des salaires au rabais, à qui les enfants seront confiés ?

« Nous allons maintenir le cap pour que chaque Ivoirien bénéficie des fruits de cette embellie économique, dans la paix et la sérénité…Je veux donc vous rassurer que l’année 2020 sera une belle année ».

– s’agissant de la situation socioéconomique , le président se flatte : « La gestion rigoureuse et saine de nos finances publiques a permis de regagner la confiance de nos partenaires techniques et financiers. Notre croissance forte et soutenue depuis 2012 a permis de faire de notre économie, l’une des plus dynamiques au monde, avec un taux de croissance moyen compris entre 7 et 9% par an… Nous nous sommes attelés à traduire cette embellie économique en réalité sociale pour nos concitoyens.

Ainsi, les fruits de la croissance économique ont permis, notamment, le déblocage des salaires des fonctionnaires après plus de 25 ans de gel, le relèvement du SMIG, le financement des projets de centaines de milliers de femmes et la création d’environ trois millions d’emplois, la subvention du prix d’achat aux producteurs de certains produits agricoles tels que le cacao, le café, le coton, l’anacarde, etc. Nos parents paysans ont ainsi obtenu une meilleure rémunération du produit de leur labeur et leur quotidien s’est nettement amélioré».

Ouattara fait un bilan de ses neuf années de règne à la tête du pays.

Doit-on retenir qu’il n’y a pas de mauvaise gouvernance économique quand la cour de compte parle de dépassement de plusieurs dizaines de milliards ? Quand l’ANRMP dénonce la trop grande propension au gré à gré là où il fallait des appels d’offres ? Les salaires des fonctionnaires ont été débloqués, mais le coût de la vie a aussi pris de l’ascenseur, les impôts ont grimpé. Quels sont ces 3 millions d’emplois ?

De mauvaises langues parlent des balayeurs et balayeuses (qui ont récemment marché pour réclamer des années d’arriérés de salaires), des TIMO (temporaires pour 3 à 6 mois), des enseignants contractuels qui dans deux à trois ans, seront une bombe sociale… Tout indique que le président n’est pas au courant des prix bord champ du café, du cacao, de l’anacarde, du coton, (payés à crédit d’ailleurs, du fait des intermédiaires et spéculateurs) qui n’ont rien à voir avec l’officiel affiché et qui maintiennent la quasi-totalité des paysans dans la précarité permanente. Ouattara fait un bilan de ses neuf années de règne à la tête du pays.

« Ainsi, nous avons permis l’accès à l’eau potable à des millions d’Ivoiriens. Aujourd’hui, plus de 80% des Ivoiriens ont accès à l’eau potable dans les villes comme à l’intérieur du pays ».

Ne te laisse pas ronger par la vengeance. Ne te laisse pas déstabiliser par la rancune, sinon, tu y laisseras ton âme.

– Quand le président dit « Nous avons inversé la courbe de la pauvreté, qui est en net recul selon les résultats préliminaires des rapports et des études qui seront publiés dans le courant du premier trimestre 2020. Ainsi, le taux de pauvreté devrait se situer autour de 35% en 2018 contre 51% en 2011. », on est tenté de lui demander à quoi sert une croissance si les travailleurs, les populations ne peuvent en jouir ? Un travailleur qui ne peut s’offrir un toit, des commodités parce qu’ayant un pouvoir d’achat des plus minable est-il riche ?

Combien de foyers s’offrent aujourd’hui un repas par jour ? Combien d’enfants ont abandonné l’école faute de moyens ? Et combien de morts dans les hôpitaux (où tout doit s’acheter) parce que n’ayant pas les moyens ? Les logements sociaux coûtent pour les moins chers 15 à 20 millions avec la moitié à débourser avant les travaux et le reste en 6 mois. Quel travailleur économiquement faible peut s’offrir ce logement. Du coup, les logements sociaux sont faits par les riches et pour les riches. Allez dans les villages et dans tous les services, vous verrez les pauvres dont le taux dépasse largement ce qui est dit.

Et pour finir le Président dit : «… Nous allons maintenir le cap pour que chaque Ivoirien bénéficie des fruits de cette embellie économique, dans la paix et la sérénité…Je veux donc vous rassurer que l’année 2020 sera une belle année. La Côte d’Ivoire continuera d’avancer à pas résolus vers l’émergence ». Oublier donc, l’émergence pour 2020. Les Ivoiriens devront patienter, puisque c’est maintenant que leur pays va avancer vers l’émergence. Pour quand ? Il faut sortir du fétichisme des dates comme le dirait l’autre.

Ouattara fait un bilan de ses neuf années de règne à la tête du pays.

– 2020, année électorale : « Comme vous le savez, 2020 est une année décisive pour l’avenir de notre Nation. Chaque Ivoirien sera amené à se prononcer sur la trajectoire qu’il souhaite donner à notre chère Côte d’Ivoire pour les prochaines années. La confrontation des idées et des projets, inéluctable au processus électoral, devra se faire dans la non-violence et le respect des lois, sans mettre en péril la stabilité du pays. Nous allons maintenir le cap pour que chaque Ivoirien bénéficie des fruits de cette embellie économique, dans la paix et la sérénité…Par ailleurs, j’ai instruit le Premier Ministre, Chef du Gouvernement à l’effet de rencontrer les partis politiques et la société civile, dès le mois de janvier, avant de finaliser le travail sur le code électoral.

J’invite donc chaque Ivoirien et chaque Ivoirienne, notamment les plus jeunes, à se faire enrôler dès le lancement du processus… L’Etat sera là pour garantir la paix, si chèrement conquise, ainsi que la sécurité des Ivoiriens et la stabilité de la Côte d’Ivoire. Nul ne pourra perturber cet objectif. Aucune tentative de déstabilisation de la Côte d’Ivoire ne pourra prospérer. Pour tous ceux qui se sont rendus ou se rendront coupables de tels actes, la rigueur de la loi sera intégralement appliquée ».

Ouattara bilan années règne. Alassane Ouattara
Alassane Ouattara

Quelle est cette opposition et cette société civile prises en compte ? On ose espérer que ce sera tous les partis et tous les mouvements de la société civile. Par ailleurs, ne dit-on pas que le plus grand déstabilisateur d’une nation c’est le refus de la démocratie et de l’application impartiale de la loi ?

O CHERIF

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