« Il ne faut pas avoir fait Harvard pour savoir que Ouattara ne pouvait que battre Gbagbo » : L’intégralité de la conférence de Soro devant la presse française

Guillaume Soro, président de Générations et peuples solidaires (GPS) a reçu ses avocats et la presse française, à une conférence à Paris. C’était le mardi 28 janvier 2020. Ci-dessous l’intégralité de leurs échanges

On nous parle d’un certain sentiment anti-français en Afrique. Il n’y a pas de sentiments anti-français en Afrique mais les Africains, qui sont de plus en plus jeunes, le leadership africain de plus en plus jeune, nous sommes outrés de voir qu’un président de la République de France, jeune, aille trinquer avec  des septuagénaires décriés et vomis par le peuple.

C’est ça le problème. Et comme ils sont à 80 % vomis dans leur pays, si vous venez trinquer avec eux, vous voulez qu’on vous aime pour cela ? L’Afrique a besoin d’un nouveau leadership et c’est ce nouveau leadership que nous voulons incarner parce que ce n’est pas monsieur Ouattara qui est l’avenir de la Côte d’Ivoire. Il a essayé de faire un troisième mandat anticonstitutionnel et aujourd’hui, il veut une dévolution du pouvoir de façon monarchique, ce que nous n’accepterons pas.

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Déjà au mois d’octobre, je disais sur les antennes, interviewé par monsieur Christophe Boisbouvier ici présent, que la Côte d’Ivoire était au bord du gouffre et que tel que les choses se passaient, des vents mauvais se passaient pour la Côte d’Ivoire. On me l’a reprochée, cette franchise. J’attire l’attention des uns et des autres sur tout ce qui se passe en Côte d’Ivoire.

Alors, vous avez raison de craindre qu’il y ait violence en Côte d’Ivoire. Et pour la première fois de l’histoire de notre pays, au lieu de connaitre une crise post-électorale, cette fois, nous avons une crise préélectorale. Quand j’entends monsieur Ouattara dire qu’il donnera sa décision s’il va être candidat ou non en juillet, ça veut dire qu’il n’a pas l’intention d’organiser l’élection.

Parce que s’il donne sa position en juillet, aucun mécanisme n’a été enclenché pour organiser les élections, en juillet, il restera août, septembre et octobre pour les élections. Vous croyez qu’en trois mois, on peut organiser cette élection ? Monsieur Ouattara est en train de nous dire ou vous me laissez me présenter à l’élection présidentielle et l’élection aura lieu ou ne me laissez pas me présenter et alors, il n’y aura pas d’élection en Côte d’Ivoire.

En ce qui me concerne, je n’ai pas vocation à être président en France. Je dois rentrer en Côte d’Ivoire, pour être président en Côte d’Ivoire. Nous allons nous organiser de telle sorte que mon entrée soit possible en Côte d’Ivoire. Parce que et je vais vous le dire, monsieur Ouattara veut m’écarter de l’élection de 2020 tout simplement parce que je suis le favori et tous les sondages le disent.

C’est le jour où j’ai décidé de rentrer en Côte d’Ivoire qu’on découvre que je suis receleur d’un bien immobilier, qu’on découvre que je veux faire un coup d’Etat. Je vous rappelle que l’acquisition de la résidence querellée est parfaitement légale. Je dis bien parfaitement légale et c’est une opération qui a été réalisée en 2008, cela fait 12 ans. Donc monsieur Ouattara ne s’est souvenu que  j’étais un receleur seulement que le 23 décembre alors que j’ai été son premier ministre, j’ai été son président de l’Assemblée Nationale et que jusqu’à aujourd’hui, il me demande encore de militer dans son parti ?

Ou bien quand on milite dans le parti de monsieur Ouattara, on a une immunité particulière ? Ensuite, en ce qui concerne l’atteinte à l’autorité de l’Etat, un concept brumeux, fumeux,ou vous voulez faire un coup d’Etat ou vous ne voulez pas faire un coup d’Etat ? Je ne sais pas quelle est cette histoire d’autorité ! Je vous rappelle que ces enregistrements ont été réalisés en 2017. N’étais-je pas justiciable en 2017 ? N’étais-je pas justiciable en 2018 ?

Pourquoi on attend le 23 décembre pour produire une bande sonore comme élément de preuve ? Ceci, vous en conviendrez, monsieur Ouattara veut écarter un candidat sérieux à l’élection présidentielle. Mais, ce qui me désole et que je veux partager avec vous, je suis tout de même parmi ces jeunes qui ont consacré 15 ans de leur vie à s’opposer à l’exclusion de monsieur Ouattara de la scène politique en Côte d’Ivoire.

Nous sommes allés en prison parce que nous ne voulions pas qu’on écarte monsieur Ouattara de l’élection présidentielle. D’abord, monsieur Ouattara a été empêché de se présenter en 1995, il a été empêché de se présenter en 2000. Vous savez ce qui est curieux, belle ironie de l’histoire, monsieur Ouatarra a eu aussi un mandat d’arrêt pour atteinte et pour coup d’Etat. C’est Ouattara qui est là, et qui m’accuse de coup d’Etat.

Il y a une belle phrase que je viens d’apprendre aujourd’hui, de Victor Hugo « Opprimé hier, oppresseur aujourd’hui » Donc monsieur Ouattara lui-même qui a été banni, qui a été écarté de l’élection pour tentative de coup d’Etat en Côte d’Ivoire, pour nationalité douteuse et faux et usage de faux, c’est lui qui vient m’accuser pour tentative de déstabilisation. Oui, je vais être clair avec vous. Oui, j’ai été à l’origine de la déstabilisation de la Côte d’Ivoire.

Elle date du 19 septembre 2002. J’avais 29 ans et je l’ai fait pour monsieur Ouattara. C’est la seule déstabilisation que je reconnais, que j’assume et pour laquelle une amnistie a été votée en Côte d’Ivoire et pour laquelle je continue, jusqu’à ce jour, à demander pardon au peuple de Côte d’Ivoire. Je n’accepterai pas que celui qui a eu, hier, un mandat d’arrêt pour tentative de coup d’Etat, faux et usage de faux, de nationalité douteuse, vienne écarter un fils à l’élection présidentielle.

Aujourd’hui on ne sait pas si  Ouattara va se présenter. Comment imaginez-vous le meilleur tableau ?

La seule chose qui me convienne, c’est que je sois candidat et que je gagne l’élection. Je suis candidat et je vais vous le dire avec sincérité. L’Afrique a besoin d’un nouveau leadership, depuis la mort du président Félix Houphouët-Boigny, je vais vous dire pourquoi. En 1990, Félix Houphouët-Boigny est président de la république de Côte d’Ivoire. Monsieur Ouattara est son premier ministre. Monsieur Bédié est son président de l’Assemblée Nationale. Monsieur Gbagbo est son principal opposant. Trente ans après, on a encore monsieur Ouattara, monsieur Bédié, monsieur Gbagbo. Entre-temps, en France, les Français ont connu, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron. Ils sont à leur 5 ème président.

Vous ne pensez pas que le peuple de Côte d’Ivoire mérite d’avoir d’autres visages  30 ans après ? C’est là que se pose le problème. En réalité, nous jeunes d’Afrique, nous ne pouvons plus accepter qu’après avoir élu des personnes, qu’elles viennent s’accaparer, caporaliser l’Etat et veuillent changer la Constitution et demeurer au pouvoir. Ça, c’est terminé. Maintenant, puisque vous voulez que je me prononce sur les personnalités de monsieur Bédié et de monsieur Gbagbo, je voudrais vous dire que monsieur Bédié et moi  avons un accord politique. Nous avons décidé d’aller à l’élection d’octobre 2020.

Le candidat de l’opposition qui est le mieux placé sera soutenu par les autres. C’est-à-dire qu’au soir du 31 octobre 2020, si je suis premier et que je suis qualifié pour le second tour, monsieur Bédié me soutiendra et vice-versa. Donc pour ma part, cet accord avec monsieur Bédié, j’ai rencontré Blé Goudé  à La Haye et j’ai demandé à rencontrer monsieur Gbagbo, nos équipes travaillent sur cette demande d’audience. L’opposition va se regrouper, se rassembler pour constituer l’alternance crédible et imparable pour 2020.

Est-ce que dans  le bras de fer qui vous oppose à Ouattara, vous avez des soutiens dans la sous-région ?

Est-ce que vous attendez quelque chose de la France dans cette crise qui est quand même grave pour la Côte d’Ivoire. Avez-vous un appel à lancer au président de la République ? Vous avez dit, je vais organiser mon retour. Est-ce-que vous êtes prêt à rentrer en Côte d’Ivoire malgré la menace des poursuites et arrestations. Etes-vous prêt à prendre ce risque ?

Deux choses. La première, qu’est-ce que j’attends de la France ? Voyez-vous, je n’attends rien de l’exécutif français. Bien sûr, j’attends beaucoup de l’opinion nationale française parce que les Français et les Ivoiriens, nous avons des amitiés séculaires. Moi-même, j’ai fait mes études ici en France et bon nombre de Français connaissent la Côte d’Ivoire. Quand je dis que je n’attends rien de l’exécutif français parce que nous avons le sentiment et je peux avoir tort, je le confesse, mais le fait que Macron aille fêter son anniversaire en Côte d’Ivoire et se fasse chanter joyeux anniversaire par le vice-président qui, à 76 ans, avec tout le gouvernement derrière lui, a donné une image pitoyable et l’Ivoirien que je suis, en a eu honte.

Aujourd’hui, on a le sentiment en Côte d’Ivoire, et Ouattara ne s’en cache pas que l’exécutif français a pris position pour son 3ème mandat. Maintenant, vous comprenez bien que j’ai besoin de m’adresser à l’opinion nationale française car en définitive, c’est elle qui compte dans ma stratégie. Par contre, j’attends beaucoup des Nations Unies, de l’Union Européenne qui peuvent éviter à la Côte d’Ivoire une nouvelle fracture, une nouvelle guerre. Pourquoi ? Je vais vous expliquer. J’étais premier ministre en 2010 quand nous avons organisé les élections présidentielles.

L’Union européenne a financé grandement l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Les Nations Unies exceptionnellement et pour la première fois dans la sous-région ouest africaine a décidé, sous le chapitre 7 des Nations Unies, d’imposer à la Côte d’Ivoire un mandat de certification de l’élection et a désigné un représentant spécial, le Sud-coréen, monsieur Choi. L’objectif combiné de la communauté internationale à l’époque était de faire en sorte  que l’élection de 2010 respecte tous les critères standards des questions démocratiques et transparentes. Il y avait 5 critères qui avaient été développés.

J’étais premier ministre à l’époque et l’élection de 2010 a rempli ces critères. L’opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire coûtait des millions de dollars pour ne pas dire des milliards de dollards.Tout cet argent a servi à mettre en place un dispositif électoral pour espérer que la Côte d’Ivoire soit un cas d’école pour l’Afrique, c’était ça l’objectif. Il se trouve que malheureusement, le bénéfice de toute cette attention particulière de la communauté internationale, monsieur Ouattara même qui se disant allié de cette même communauté, puisqu’il nous a chantés à tout bout de champ qu’il était DGA du FMI, c’est lui qui est en train d’effriter ce bel héritage  que la Côte d’Ivoire aurait pu conserver, consolider, conforter et enseigner dans la sous-région. Et ça, c’est la grosse perte du contribuable Européen qui a mis  des centaines de millions d’Euro pour construire un modèle qui, aujourd’hui, s’est effondré.

Donc la communauté internationale ne devrait pas, au nom du principe des acquis, renoncer à une élection démocratique, transparente et inclusive. Qui peut le plus peut le moins, dit-on. Si on a réussi à faire des élections qui ont respecté les standards internationaux en Côte d’Ivoire en 2010, la même communauté qui a financé à coups de milliards cette élection, ne devrait pas être en retrait de l’élection de 2020 qui pourrait conduire à une fracture. Alors, comparaison n’est pas raison, comment imaginez-vous qu’en 2010 il y ait eu une élection démocratique transparente qui a conduit à une guerre qui a fait plus de 3000 morts comparativement à une élection qui, déjà, prend des sentiers sinueux et bâclée ne produise pas les mêmes effets.

En ce qui me concerne, je partais le 23 décembre en pleine connaissance de cause de ce qui m’attendait à Abidjan, des rumeurs circulaient de ce que je serais arrêté et moi je partais parce que je ne voulais pas fuir la justice de mon pays. Depuis ma jeunesse en tant qu’étudiant, je n’ai jamais fui la justice de mon pays. Je partais le 23 décembre pour affronter et assumer mes responsabilités. Mais je ne suis pas en France ici par ma volonté.

J’étais dans l’avion, je ne sais pas à combien de pieds du sol lorsque le pilote est venu me dire qu’il avait reçu des informations de la tour de Niamey que notre avion serait pris d’assaut  à son atterrissage. D’autorité, le pilote m’a demandé de choisir entre Accra et une autre destination. J’ai  demandé qu’on atterrisse à Accra. Quand notre avion dérouté a atterri à Accra, j’ai demandé à sortir. On m’a dit que les autorités ghanéennes interdisaient que je descende de mon avion.

C’est ainsi, que n’ayant pas le choix et ne pouvant pas faire prendre de risque à ces pilotes, j’ai demandé à certains autres pays de m’accueillir sur leur aéroport. On attendait des réponses qui ne sont pas venues. Heureusement, la compagnie avait un accord avec l’Espagne et c’est comme ça que le pilote décide de redécoller pour l’Espagne. J’ai dû atterrir sans savoir où loger. Si la justice peut me garantir des conditions claires, je rentre dans mon  pays et j’affronte la justice.

Je n’ai aucun problème pour cela. Mais monsieur Ouattara ne veut pas que je rentre en Côte d’Ivoire. Il aurait pu me laisser atterrir tranquillement le 23 à Abidjan, me laisser rentrer chez moi à la maison. Le lendemain, on m’envoie en bonne et due forme une convocation, mes avocats iraient répondre et puis la procédure serait engagée et le pays serait tranquille. On a voulu m’éloigner de la Côte d’Ivoire et que cela  vienne  de celui qui a été exilé et martyrisé a quelque chose de cynique que je veux dénoncer.

Monsieur le président, on a l’impression qu’en Côte d’Ivoire, c’est un problème générationnel. Pourquoi Ouattara a-t-il peur de vous. Est-ce-que c’est un vieux monsieur apeureux  par la force de la jeunesse et du changement ?

Je pense que la question qui a cours en Côte d’Ivoire, c’est la question de l’Etat de droit et de la démocratie. On vous a expliqués tout à l’heure qu’en ma qualité d’ancien premier ministre, ancien président de l’Assemblée Nationale, député, je ne peux pas faire l’objet de telles poursuites. Il n’y a pas d’Etat de droit en Côte d’Ivoire. Il ne peut donc pas y avoir de démocratie s’il n’y a pas d’Etat de droit. C’est  pourquoi cette vieille classe politique doit faire la place aujourd’hui à  un nouveau leadership en Afrique et je pense que c’est très important. Monsieur Ouattara doit accepter le jeu inclusif à l’élection présidentielle .Lui qui a été banni, pourquoi peut-il prendre le risque de bannir les autres ?

Pourquoi avez-vous pris un vol privé ?

Pourquoi j’ai pris un vol privé et pour une fois, dans ma vie. Je pense que j’en avais droit et simplement parce que Générations et peuples solidaires (Gps) avait prévu un accueil pour moi, après une absence de 6 mois. Si je prenais un vol commercial, j’aurais atterri à Abidjan à 20h, ce qui n’était pas une heure propice pour l’accueil que Gps avait prévu pour moi. Nous avons ensemble decidé de distraire quelques agents pour atterrir dans la journée, à 13h, ce qui serait visible et la sécurisation s’en trouverait aisée. Uniquement, c’est pour cette raison que j’ai pris le vol privé. Ce n’était donc pas par malice.

Qu’en est-il de l’affaire de votre logement ?

Ce que l’avocat dit, en Côte d’Ivoire, le Premier ministre a un logement de fonction que l’Etat lui donne. Cette opération a été réalisée en 2008. Cela fait 12 ans, ce qui voudrait dire que pour me chercher noise, M. Ouattara est remonté plus loin. Ce qui veut dire que c’est toute ma vie publique qui a été passée au scanner. Quand, en 2007, je suis nommé Premier ministre, la Côte d’Ivoire enclenchait ce qu’on appelle le processus de réunification. Vous savez que la Côte d’Ivoire a été divisée en deux, parce qu’il faut situer le contexte. Je suis nommé Premier ministre, j’arrive de Bouaké à Abidjan et je loge dans un hôtel. Le président Ggagbo m’a dit que ce n’est pas commode pour un Premier ministre de loger dans un hôtel. Je dois dire que je convenais avec lui sur cette question. On demande au Gouvernement de me loger. Celui qui était ministre de la Construction, c’est l’actuel ministre des Affaires étrangères, Marcel Amon Tanoh, à qui vous pourrez poser la question. Le logement de fonction du Premier ministre, pour ceux qui connaissent la Côte d’Ivoire, quand vous prenez la Corniche à Cocody, il y a une grande résidence…

Pourquoi aujourd’hui, M. Ouattara qui a vu sa résidence payée sur les fonds du trésor, alors que ce n’est pas une décision de justice, parce que quand votre maison est saccagée, vous allez en justice qui décide qu’on doit vous dédommager. Ouattara n’est pas allé en justice. Ça a été une décision politique du président Laurent Gbagbo que les fonds de souveraineté servent à le dédommager. S’il y a une seule personne politique en Côte d’Ivoire qui ne peut pas parler de recel, en ce qui me concerne, c’est bien monsieur Ouattara.

Quelle est la différence entre vous et les autres leaders politiques ?

Depuis l’université, j’ai été président de mouvement estudiantin. C’était à cette époque que j’ai renoncé à un 3ème mandat à la tête de la Fesci. J’ai été élu en 1995 pour 2 ans. Je suis parti en 1998, alors que tout le monde me demandait de rempiler. J’ai refusé et je suis parti. Si je me suis battu avec Ouattara, c’est parce que j’espérais qu’il allait faire la politique autrement. Je suis profondément déçu du résultat. Si j’étais comme les autres, je serais resté président de l’Assemblée nationale, on n’aurait pas trouvé que je veux faire un coup d’Etat et que je suis un receleur. En janvier 2019, M. Ouattara m’a appelé pour militer au Rhdp. C’est moi qui ai dit non. Depuis 1960, jusqu’à ce jour, aucun président d’une Institution de la République de Côte d’Ivoire n’a osé, en âme et conscience, rendre démission. Je suis le premier à l’avoir fait. Vous savez, en 2019, nous étions 12 présidents d’Institutions en Côte d’ Ivoire à qui monsieur Ouattara a demandé de militer obligatoirement dans son parti, sinon ils devraient démissionner. J’ai été le seul qui ai osé démissionner. Si je l’ai fait, c’est par conviction et c’est parce que je pense que la Côte d’Ivoire mérite d’être dirigée autrement.

Qu’est-ce qui justifie que vous vous entourez de « sorciers » blancs ?

Si j’ai pris des avocats blancs, c’est parce que je suis en France et il y a des procédures du droit français qu’ils sont mieux placés de maîtriser. C’est aussi parce que M. Ouattara m’a mis en exil. Le mouton broute là où on l’attache.

On parle actuellement d’une éventuelle limitation de l’âge à la l’élection présidentielle à 75 ans. Est-ce que vous seriez favorable à une telle décision ?

Vous avez dit récemment que vous avez fait la rébellion du 19 septembre 2002 pour le compte d’Alassane Ouattara. Est-ce que vous avez fait cette rébellion à la demande d’Alassane Ouattara ou bien il a été bénéficiaire par la suite ?

Mes mémoires diront beaucoup plus sur cette rébellion. Toi et moi, sommes de la même génération, donc tu auras le temps de lire mes mémoires. En ce qui concerne la limitation d’âge à 75 ans, moi, je suis contre le fait qu’on opère des changements constitutionnels, à 7 mois de l’élection présidentielle. Je ne suis pas d’accord. A 7 mois d’une élection présidentielle, on ne peut pas se permettre, alors qu’on est président sortant, de changer la Constitution. C’est de la forfaiture. On ne peut pas, en cours de jeu, changer les règles. Moi, j’ai annoncé ma candidature, en octobre 2019, en pleine connaissance de cause de notre Constitution. Je ne vais même pas dans le fond des changements qui doivent s’opérer. Je suis contre toute tentative de tripatouillage de la Constitution à 7 mois de la Constitution.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le 19 septembre 2002 ?

J’ai dit que le 19 septembre 2002, c’est la seule tentative de déstabilisation à mon compte. Et monsieur Ouattara n’en est pas étranger. Il en sait beaucoup de choses. Vous voyez qu’il a été le grand bénéficiaire. Aujourd’hui,  président de la République, il pavoise, il tourne un peu partout et tous les chefs d’Etat sont ses amis.

Soro conférence presse française

Est-ce que vous comprenez ceux qui pensent que vous n’êtes pas à plein ? La 2eme chose, c’est quel était votre deal avec Ouattara ? La dernière chose, quelles sont vos forces aujourd’hui ? Que pèse réellement Guillaume aujourd’hui ? Comment entrevoyez-vous votre avenir ?

Je ne suis pas à plein, là je ne suis pas d’accord avec vous. Je me battrai pour construire mon histoire politique. Je l’ai fait, depuis que j’étais étudiant. Je n’ai pas demandé la compassion de qui que ce soit. J’assume pleinement mon destin et mon histoire, il n’y a aucun problème. Monsieur Ouattara et moi, nous avons été très proches. Il a pris des engagements vis-à-vis de moi. Le premier engagement était que s’il gagnait les élections, je devrais être son Premier ministre pour un mandat. C’est-à-dire 5 ans. Il a été suffisamment intelligent pour me berner et raccourcir ce mandat-là à 11 mois. J’étais encore sous le charme. Deuxièmement, je devrais être le numéro 2 de son parti, le Rdr. D’ailleurs le poste de vice-président du Rdr créé en 2008 était réservé à ma personne, dès que je finissais ma mission à la tête du Gouvernement. Troisièmement, il devrait faire deux mandats et je devrais lui succéder comme ça a été fait au Mali entre Alpha Oumar Konaré et Amadou Toumany Touré. Sur les 3 engagements pris, le premier n’a pas été respecté, le second non plus et visiblement, le troisième ne le sera pas. C’est pourquoi, il y a quelques semaines, j’ai dit qu’il y avait un sentiment de trahison. Ces engagements avaient été pris devant Blaise Compaoré, président du Burkina Faso, à l’époque. Ces engagements ont été renouvelés devant un guide religieux ivoirien mais comme il a peur que je dise son nom, je le tais.

Quelles sont vos relations avec Blaise Compaoré qui a été le témoin de cet accord qui a été trahi aujourd’hui ?

Nos relations sont au beau fixe mais comme vous le savez, il n’est plus président de la République. Il est à Abidjan, mais je crois que lui aussi a beaucoup de problèmes. Je ne vais pas en rajouter. Parlant de rapports de force, vous avez parlé de la France mais je crois que de moins en moins, c’est prégnant. Cette mainmise de la France sur les acteurs politiques, je pense que c’est de moins en moins prégnant sinon certains n’auraient pas été élus présidents dans nos pays. Je parle sans complexe avec le président Macron, parce qu’on est de la même génération. Je parlais comme ça avec Jacques Chirac. Je parle sans langue de bois. Je considère que le président Macron, en allant en Côte d’Ivoire, à 10 mois, n’a pas donné bon signal. Il doit être embarrassé par cette situation. Je ne pense pas que monsieur Ouattara l’ait bien aidé, en agissant ainsi.

Les présidents français que j’ai connus mettaient un  point d’honneur à faire avancer des questions sur les droits de l’homme. Si monsieur Chirac a pu atterrir ici pour les négociations pour mettre fin à la guerre en Côte d’Ivoire, c’est parce que nous, acteurs politiques ivoiriens, on lui reconnaissait aussi cette considération, cette légitimité de le faire. Or, aujourd’hui, cela est-il envisageable ? Comment j’envisage de rentrer en Côte d’Ivoire ? J’ai dit que j’allais lancer la résistance pacifique. Nous allons nous organiser. Nous allons nous organiser et je suis confiant que je rentrerai dans mon pays parce que d’abord, je suis un fils du terroir, un Ivoirien et deuxièmement, la cause pour laquelle je me bats est juste. Je vais vous dire une phrase que j’aime à dire à mes collaborateurs. Même quand c’est pénible qu’il n’y a pas de visibilité, la victoire, elle, exige qu’on y croie, en dépit des signes qui prédisent le contraire.

Que pensez-vous de l’annulation de la marche de l’Eglise catholique en Côte d’Ivoire?

Vous voyez la gravité et le glissement autocratique en Côte d’Ivoire. Depuis 1960, c’est la première fois qu’on interdit une marche à l’Eglise catholique. J’aurais pu m’arrêter là. M. Ouattara, lui-même, disait qu’on l’écartait de la course à la présidence de la République parce qu’il était un musulman et un homme du Nord. Aujourd’hui, président de la République, il interdit à l’Eglise catholique de manifester.

Les évêques nous ont informés qu’ils ont pris le soin d’écrire à la police pour l’encadrement de leur marche et que la police n’a même pas pris le soin de répondre. Nous avons assisté, sur les réseaux sociaux, à un ballet de jeunes militants du parti de Ouattara appelant à lyncher les chrétiens, les vidéos sont là. Je suis en train de vous dire que des vents mauvais sont en train de souffler sur la Côte d’Ivoire. Ça va jusqu’à la laïcité de l’Etat de Côte d’Ivoire. C’est tous les compartiments de notre Etat qui sont touchés. C’est d’une gravité extrême.

En ce qui nous concerne, au GPS, quand les évêques ont décidé de faire cette procession et prier pour la paix en Côte d’Ivoire, je me suis abstenu de faire une déclaration ou de soutien ou de désapprobation parce que je ne voulais pas qu’on politise une affaire religieuse. Donc, nous sommes restés en marge. Cependant, je note que ceci est un précédent grave qui peut avoir une conséquence désastreuse dans une sous-région où on a en face des djihadistes au Mali, au Burkina et au Niger. Dans une sous-région où la Côte d’Ivoire est un pays qui, depuis 1960, a su réguler les questions de religions et d’ethnie.

Alassane Ouattara et vous avez fait un deal et vous avez été abusé. Comment avez-vous pu passer un deal avec Alassane Ouattara, alors que vous deviez être le garant impartial des élections de 2010 et que vous avez assuré la certification des élections avec les Nations Unies ?

Le deal que nous avons passé, c’était en 2006, je n’étais pas encore Premier ministre. En plus, le deal ne concernait pas la fraude à l’élection présidentielle. A supposer même que par extraordinaire, j’en avais eu un seul instant, l’intention, les Nations Unies ne m’auraient pas laissé le faire. Cela ne remet pas en cause la crédibilité de l’élection 2010, si tant il est vrai que cette insinuation peut se faire. Ce que je suis en train de dire, c’est M. Ouattara qui a signé des deals politiques aussi bien, non pas seulement avec moi. A l’époque, il a signé un deal politique avec Laurent Gbagbo. Il a signé un deal politique avec Bédié. Bédié aussi s’est laissé flouer non ? Si vous me reprochez d’avoir été berné, je ne suis pas le seul. Il en a berné bien plus d’intelligents et expérimentés que moi. Bédié, quand même, a été président de la République et il se plaint d’avoir été abusé et floué. En 2006, monsieur Ouattara a fait ce deal avec moi.

Monsieur Compaoré est vivant, vous pouvez lui poser la question. Quand j’ai été nommé premier ministre en 2007, j’ai assuré l’impartialité du processus. Cette impartialité du processus ne dépendait pas que du Premier ministre. Elle relevait du mandat de certification des Nations Unies. Elle relevait du mandat de la CDEAO en Côte d’Ivoire. Et le Premier ministre n’a fait que conduire le processus jusqu’à son terme. L’élection de 2010, les gens me posent souvent la question, M. Ouattara a bel et bien été élu. Il n’y a pas de problème sur cette question.

J’aurais pu dire que M. Ouattara n’a pas été élu. Ce n’est pas vrai. Il ne faut pas mentir par opportunisme. Comment en aurait-il pu être autrement, quand, au premier tour, monsieur Laurent Gbagbo a 38%, M. Ouattara 32%, M. Bédié 25%. Quand M. Bédié et M. Ouattara se mettent ensemble, il ne faut pas avoir fait Harvard pour savoir que monsieur Ouattara ne pouvait que gagner.  Nous avions le PDCI de Bédié, le RDR de Ouattara et le FPI de Gbagbo.

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