Côte d’Ivoire : De Guéi, à Ouattara, le parcours tumultueux de la Commission électorale

Youssouf Bakayoko président de la CEI et le vice-président Daniel Kablan Duncan

En dehors des régimes monarchiques, dans lesquels le règne se transmet de père en fils, les Républiques démocratiques ont pour seul mécanisme de succession l’organisation d’élections libres et transparentes soit par une commission électorale créée à cet effet ; soit par le ministère de l’Intérieur.

En Côte d’Ivoire, la première structure en charge des élections, en dehors du ministère de l’Intérieur, fut créée par ordonnance numéro 2000-551 du 9 août 2000 sous l’appellation de Commission nationale électorale (CNE). Elle était l’œuvre de la junte militaire alors au pouvoir à la suite du coup d’Etat du 24 décembre 1999. Qui avait renversé le président Henri Konan Bédié arrivé à la magistrature suprême après le décès du premier président ivoirien Félix Houphouët-Boigny le 7 décembre 1993 à l’âge de 88 ans.

Après l’avoir retirée du joug du ministère de l’Intérieur, qui était accusé de partialité en faveur du pouvoir en place, l’organisation des élections a donc été confiée à la CNE avec pour président un responsable de la société civile en la personne d’Honoré Guié alors président du Groupe d’études et de recherches sur la démocratie et le développement économique et social (Gerddes).

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C’est donc cette CNE qui a organisé la présidentielle de 2000 sur la base de la Constitution de la IIème République mise en place par la Commission consultative, constitutionnelle et électorale (CCCE) créée en mai 2000 pour la supervision de la rédaction des textes de ladite Constitution par les 7 Sous-commissions créées à cet effet. Cette présidentielle du 24 octobre 2000 mettait aux prises deux principaux candidats que furent Laurent Gbagbo du Fpi et le général Robert Guéi chef de la Junte militaire.

Chacun s’autoproclame vainqueur

La proclamation des résultats ne fut pas de tout repos pour les membres de la CNE. Et pour cause : avant même que ne prennent fin les délibérations, le général Robert s’autoproclame élu président de la République avec 52, 72% des voix. Il n’en fallait pas plus pour que son adversaire Laurent Gbagbo organise une conférence de presse pour se dire lui aussi élu sur la base des procès-verbaux des bureaux de vote dont il se disait en possession de la part de ses représentants.

A son tour, il s’autoproclame élu avec 59, 5% des suffrages. « Je demande à tous les militants de se dresser pour faire barrage à l’imposture », lance-t-il. La suite, on la connaît. Ce sont des milliers voire des millions d’Ivoiriens qui se sont déversés dans toutes les rues d’Abidjan et même de l’intérieur du pays. Malheureusement, on a déploré de nombreuses pertes en vies humaines.

Quelques heures avant ce scénario du 25 octobre 2000, la junte au pouvoir tente d’engager l’épreuve de force avec la Commission nationale électorale. Dont le président est cloîtré dans son bureau alors qu’il aurait pu proclamer les résultats déjà la veille. Mais cette veille c’est-à-dire le 24 octobre au soir, des hommes en treillis ont fait irruption et ont interrompu le décompte des voix. Après l’échec de cette première tentative d’intimidation, le président et ses membres tiennent une réunion de crise. A Paris, le Quai d’Orsay s’inquiète et fait savoir qu’il faut que les résultats soient annoncés au plus vite.

Puis le lendemain, un autre coup de théâtre : une tentative d’enlèvement. Un camion bourré de « brigades rouges », des hommes du Général Gueï, déboule tout à coup. Une trentaine de commandos en descendent. Ils ont pour mission de conduire « d¹urgence » le président de la CNE chez le général Gueï. Aucun motif n¹est donné à cette « convocation ». Les commissaires, représentants des partis et de la société civile, inquiets pour sa sécurité, refusent de le laisser partir seul.

Les onze membres de la CNE et leur président sont embarqués

Visiblement, le chef de la Commission nationale électorale n’est pas aux ordres. Devant l’insistance musclée des forces spéciales commises à la tâche et qui tentent d’enlever Honoré Guié et de le faire monter dans leur véhicule, ses camarades l’agrippent et forment un bouclier humain autour de lui. Des cris fusent. Les observateurs étrangers assistent à la scène, médusés. Puis après plus d’une demi-heure de bagarre, les onze membres de la CNE et leur président sont embarqués vers le palais présidentiel.

Malgré toutes ces tentatives d’embrigadement, le peuple fera échec à ce que le président du Fpi a appelé « l’imposture » de la junte militaire. Mais l’on aura compris que même lorsque la Commission en charge des élections fait preuve d’impartialité et veut travailler en toute conscience, il y a des forces obscures qui s’y opposent et tentent de l’intimider pour tronquer les résultats en leur faveur.

Pour accroître la crédibilité de la Commission électorale, il a été décidé d’ajouter le mot « indépendant ». Ainsi, fut créée le 9 octobre 2001 la Commission électorale indépendante (CEI) qui se veut une « Autorité administrative indépendante dotée de l’autonomie financière ». La CEI est instituée par la Constitution ivoirienne qui prescrit que l’organisation et la supervision du référendum et des élections sont assurées par une Commission indépendante dans des conditions prévues par la loi.

Puis pour une Commission qu’on veut indépendante, on trouve curieusement le moyen de nommer à sa tête un militant avéré d’un parti politique et de le faire entourer d’autres militants de partis de même que des représentants du président de la République et ceux d’autres institutions.

Toute une pléthore de personnalités dont la présence au sein de la commission ne fait, malheureusement, que la décrédibiliser et la vider de toute impartialité. Comme cela est reproché à l’actuelle CEI sous laquelle chaque élection est devenue un moment de bagarres et de contestations à n’en point finir. On se souvient encore des 3000 morts lors de la présidentielle de 2010.

« Lors d’un concours, les candidats et leurs parents participent-ils à la délibération ? »

C’est pourquoi certains partis, comme le Pdci-Rda, demandent qu’on retire de la CEI les représentants du président de la République et du ministre de l’Intérieur. Dans une récente déclaration faite sur les réseaux sociaux et attribuée au Pr Francis Wodié, ancien président du Conseil constitutionnel, celui-ci aurait posé ces questions suivantes à ceux qui tiennent à avoir leurs représentants au sein de la CEI : « Le président de la République et les partis politiques ont quoi à voir avec une Commission électorale indépendante ? Lors des concours, les candidats ou leurs parents participent-ils à la correction et à la délibération, en un mot à l’organisation ? ».

Selon Francis Wodié, « La CEI doit être confiée à une personnalité d’une probité irréprochable qui choisit les hommes avec qui travailler. Et ce, en présence des représentants des partis politiques qui ne seront que des témoins pour suivre les différentes étapes du processus ».

A la lumière des différents cas exposés dans cette analyse, on s’aperçoit qu’au-delà des textes, ce qui compte véritablement pour la crédibilité de la Commission électorale, c’est une réelle volonté politique de mettre en place une institution de qualité qui travaille en toute liberté pour proclamer des résultats hors de tout soupçon.

Sinon quelle que soit la personnalité qui sera nommée à la tête de la CEI, tant que les acteurs politiques ne voudront pas la laisser travailler en toute quiétude, du début à la fin du processus, il y aura toujours des violences pendant et/ou après les élections si tant est la volonté desdits acteurs dont chacun veut coûte que coûte gagner les scrutins en cours. Et pourtant, dans toute compétition, il y a un vainqueur et un perdant. Pourquoi pas en politique même si les Africains en ont fait un raccourci pour faire main-basse sur le pays et piller ses ressources pendant que le peuple souffre ?

Le cas d’Honoré Guié en octobre 2000, qui avait fait preuve d’impartialité, est édifiant. Le pouvoir militaire ne lui a pas laissé le temps de faire son travail jusqu’au bout afin d’éviter la violence.

ABEL DOUALY

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