« Bédié sauveur comme Moïse ? » (Opinion)

Henri Konan Bédié, le 19 octobre 2019 à Yamoussoukro

Lorsqu’il succède à Félix Houphouët-Boigny à sa mort le 7 décembre 1993, Henri Konan Bédié à 59 ans. Il doit gérer un lourd héritage que lui a légué constitutionnellement, le père fondateur Félix Houphouët-Boigny. Nous sommes à trois ans après l’avènement du multipartisme en Côte d’Ivoire. La démocratie ivoirienne est encore nourrie au biberon. L’opposition conduite à l’époque par le Front populaire ivoirien (FPI) avec à sa tête un leader charismatique, Laurent Gbagbo mettait tout dans la lutte. Casses de bus, marches non autorisées, menaces de déstabilisation du pays, tout y était. Bédié sauveur de la démocratie ivoirienne ?

Dans le monde scolaire et universitaire, il y avait une certaine Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (FESCI), avec aussi à sa tête des leaders bouillants (Martial Ahipeaud, Jean Blé Guirao, Soro Kigbafory Guillaume et Charles Blé Goudé). De façon générale, tous ces leaders décriaient la gestion d’Henri Konan Bédié et demandaient ouvertement ou de façon voilée, son départ du pouvoir. « C’est un dictateur », disaient-ils en chœur.

En 1994, des militants du PDCI avec à leur tête Georges Djéni Kobina quittent le parti d’Houphouët Boigny pour fonder le Rassemblement des Républicains (RDR). Ce dernier s’allie au Front populaire ivoirien de Laurent Gbagbo dans ce que l’on a appelé le Front Républicain. Bédié fait face à une opposition farouche. D’abord le boycott actif lors de l’élection présidentielle d’octobre 1995, avec son lot de morts et de disparus.

A lire aussi : Côte d’Ivoire : Bédié élu président « par acclamation » de la nouvelle plateforme de la CDRP

A la mort de Djéni Kobina, Alassane Ouattara prend la tête du RDR. Il a des ambitions présidentialistes. Henri Konan Bédié s’y oppose en mettant en avant la nationalité du concerné. «  Si Ouattara n’est pas candidat, la Côte d’Ivoire sera plus que le Rwanda », avait déclaré Laurent Gbagbo dans un tabloïd abidjanais. Il faisait allusion au génocide que venait de vivre ce pays de l’Afrique centrale.

« Bédié était tantôt présenté comme un ivrogne par ses détracteurs. Les plus méchants campaient des scènes de bastonnade de son épouse sous l’effet de l’alcool »

Henri Konan Bédié devait face à tous ces adversaires politiques. Qui estimaient à tort ou à raison qu’il ne dirigeait pas bien le pays. Des critiques acerbes sur sa politique et sa personne. « Bédié était tantôt présenté comme un ivrogne par ses détracteurs. Les plus méchants campaient des scènes de bastonnade de son épouse sous l’effet de l’alcool… », Reconnait un ancien journaliste de Réveil Hebdo, proche du PDCI.

Tous étaient contre Bédié. Certains lui vouaient une haine sans précédent. La suite de l’histoire, on la connait. La Côte d’Ivoire enregistre son premier coup d’état militaire sous Henri Konan Bédié, le 24 décembre 1999. Il est contraint à l’ exil avec son épouse Henriette et certains de ses proches collaborateurs.

Avant le 24 décembre 1999, Bédié était perçu par Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo, Soro Guillaume, Charles Blé Goudé ou encore Pascal Affi N’guessan comme un dictateur et l’homme à abattre. Le FPI de Laurent Gbagbo qualifiait le coup d’état de 1999 de « salutaire », tandis que les militants du RDR voyaient en ce putsch, « un coup de pouce à la démocratie ».

Bédié sauveur ?

En adepte du dialogue et de la tolérance, Henri Konan Bédié a fait la paix avec tous ses adversaires d’hier, même les plus farouches. D’abord avec Alassane Ouattara, qui était présenté par l’opinion ivoirienne, à tort ou à raison comme le commanditaire du coup d’état de 1999. A la faveur d’une rencontre sur la crise ivoirienne à Accra, Anaky Kobenan, alors président du Mouvement de forces d’avenir réussi à nouer le premier contact entre Ouattara et Bédié. Tout part de là.

Sous l’impulsion des deux hommes, furent créés d’abord le G 7, puis le Rassemblement des houphouetistes pour la démocratie et la paix, en 2005, à Pairs. Ils vont rester ensemble jusqu’à un passé récent. Entre les deux tours de la présidentielle de 2010, Alassane Ouattara promet de faire de Bédié « le Julius Nyerere de la Côte d’Ivoire », une sorte d’autorité morale sous la conduite de qui, il gèrerait le pouvoir une fois élu.

« Tu seras ainsi le candidat unique de ces partis politique pour l’élection présidentielle de 2015 sans préjudice pour les irréductibles qui voudront se présenter en leur nom propre » 

Bédié accepte même d’appeler ses militants à voter pour Alassane Ouattara. Ce dernier bénéficie des conseils d’Henri Konan Bédié tout au long de son premier mandat et au début de son second mandat, favorisé par l’appel de Daoukro lancé en septembre 2014. « Tu seras ainsi le candidat unique de ces partis politique pour l’élection présidentielle de 2015 sans préjudice pour les irréductibles qui voudront se présenter en leur nom propre », avait déclaré Henri Konan  Bédié. Renonçant ainsi à une candidature du PDCI.

En janvier 2019, Bédié reçoit à Daoukro Pascal Affi N’guessan présenté par le pouvoir d’Abidjan comme le président légal du FPI et fait la paix avec lui.Soro Guillaume fini par le reconnaitre comme un homme bien et déclare : « Bédié est mon père ».

Le Cojep de Charles Blé Goudé reçu par Henri Konan Bédié sauveur
Le Cojep de Charles Blé Goudé reçu par Henri Konan Bédié

Depuis la Haye, Charles Blé Goudé envoie des émissaires chez le Sphinx de Daoukro. Une délégation de son parti, le Cojep est reçu par Bédié. Courant Août- septembre 2019, il reçoit à nouveau à Paris, une délégation du COJEP.

Et ce n’est pas tout. Henri Konan Bédié se déplace en Belgique pour rendre visite à Laurent Gbagbo, acquitté depuis janvier 2019 par la Cour pénale internationale (CPI), mais privé de ses droits. Ensemble, ils décident de travailler main dans la main pour les questions d’intérêts nationales.

Récemment, face aux poursuites du pouvoir d’Abidjan contre Charles Blé Goudé, c’est Henri Konan Bédié qui, en père protecteur met à la disposition de ce dernier, des avocats pour sa défense. «  Je remercie Henri Konan Bédié et le PDCI», avait déclaré Charles Blé Goudé sur sa page Facebook.

En un mot comme en mille, Bédié a pardonné et s’est réconcilié avec tous ses pourfendeurs d’hier. Ces derniers bénéficient à nouveau de ses conseils avisés en homme pétri d’expérience. N’eut été le non-respect de la parole donnée, Alassane Ouattara serait toujours en phase avec celui qui appelle affectueusement son « ainé ».

« Comme le disait Houphouët Boigny, « Le vrai bonheur, on ne l’apprécie que lorsqu’on l’a perdu »

Aujourd’hui, nombre d’Ivoiriens apprécient Henri Konan Bédié et reconnaisse en lui, l’homme d’Etat que la Côte d’Ivoire n’aurait jamais du perdre.

Bédié sauveur comme Moise ?

Loin du blasphème, la vie politique de Bédié ressemble bien à la vie de Moise. En effet, né Juif et condamné à être tué à l’époque parce que les Juifs étaient nombreux et n’admettaient pas les naissances des garçons, Moise fut adopté par la fille du Pharaon d’Egypte. De sa position d’enfant adopté, c’est lui qui défendait les Juifs esclaves face à l’oppression égyptienne. Il avait été dénoncé par certains Juifs. Ce qui a conduit à sa fuite dans le désert d’où il a fait sa rencontre avec Dieu. C’est le même Moise qui est revenu en Egypte pour délivrer le peuple Juif, qu’il a conduit avec son frère Aaron à Canaan la terre promise.

Persécuté par tous et chassé du pouvoir en décembre 1999, Bédié est contraint en exil à Paris en France. De retour, il permet d’abord à Ouattara d’accéder au pouvoir. Aujourd’hui, il milite pour le retour de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé en Côte d’Ivoire. « J’attends Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire », avait-il déclaré à Jeune Afrique en septembre 2019.

Face à la souffrance du peuple de Côte d’Ivoire liée à la gestion du pouvoir d’état par Alassane Ouattara que d’aucuns qualifient de dictateur, Bédié est à nouveau appelé au secours. Michel Amani N’guessan, cadre du FPI et fidèle de Laurent Gbagbo ne déclarait-il pas dans les colonnes du Nouveau Réveil de ce jeudi 7 novembre 2019 : « Bédié sauveur offre une chance à la Côte d’Ivoire ». Il appartient donc aux Ivoiriens de savoir saisir cette chance. Certainement la dernière.

Jules Claver Aka

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