« Bédié, Gbagbo et Ouattara peuvent continuer à faire de la politique en faisant la place aux plus jeunes » (Traoré Wodjo Fini)

Traoré Wodjo Fini

En marge de la deuxième session de compréhension du fonctionnement de la Cour pénale internationale (CPI) organisée par l’Observatoire Ivoirien des droits de l’homme (OIDH), du 25 au 26 juillet 2019, à Abidjan, nous avons rencontré l’ancien vice-président du Conseil national des Droits de l’Homme (CNDH), Traoré Wodjo Fini. L’expert-consultant en droit de l’homme et président fondateur du Club Union africaine de Côte d’Ivoire (Club UA-CI) nous a accordé un entretien dans les locaux de l’hôtel Palm Club, dans la commune de Cocody.

De nombreux Ivoiriens accusent le président Alassane Ouattara d’avoir fait un mauvais casting en nommant Charles Konan Banny à la tête de la Commission Dialogue Vérité et Réconciliation (CDVR). Etes-vous de cet avis ? 

Pour qui connait l’histoire récente de ce pays, le premier faux pas de la réconciliation a été la nomination d’un acteur politique à la tête de la CDVR. Car pour réconcilier deux ou trois personnes, il ne faut pas prendre l’un des acteurs impliqué dans le conflit. Nous étions en 2011-2012, lorsque le président Ouattara a fait ce choix que j’avais dénoncé au compte de mon organisation non gouvernementale, le Club UA CI.

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Nous avons estimé que c’était injuste et même impropre à la réconciliation nationale. Nous l’avons même documenté pour dire qu’il ne pouvait pas être président. On a forcé les choses pensant que la résolution de la crise ivoirienne passait forcement par la réconciliation des acteurs politiques. Or c’était tout le contraire. Ce n’était pas possible. La résolution durable de la crise ivoirienne passe par l’engagement des hommes impartiaux et indépendants.

A qui faites-vous référence quand vous parlez d’hommes impartiaux et neutres ?

Il y a des hommes neutres et impartiaux en Côte d’Ivoire. On pourrait recourir à certains  hommes de Dieu ou à certains intellectuels  et hommes de cultures ayant un background rassurant. Ces personnes auraient pu diriger cette institution. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle on a fait appel à l’évêque métropolitain Monseigneur Ahouana pour diriger la Commission nationale pour la réconciliation et l’indemnisation des victimes (CONARIV). Il était secondé par le Cheikh Boikary Fofana, président du Conseil supérieur des Imams (COSIM).

N’a-t-il pas été décrié également par des Ivoiriens ?   

Peu importe. Moi j’ai confiance en ce monsieur. Je l’ai connu. Ce que je veux dire, c’est qu’il a fait bouger les lignes que son prédécesseur. Le médiateur est choisi  quand on sait que celui-ci peut être capable de faire asseoir tout le monde autour de la table de discussion. Quand un des acteurs refuse le médiateur, du coup il est disqualifié. C’est ce qui s’est passé. Charles Konan Banny était disqualifié entre 2011 et 2012 pour diriger la CDVR mais il a insisté. Je le dis et j’en assume l’entière responsabilité, parce que j’avais fait cette déclaration pour le compte  de notre organisation (le Club UA CI)  pour dénoncer ce choix. Voici les résultats sont là aujourd’hui. Jusque-là les résolutions de la CDVR  n’ont jamais été publiées notamment  la liste des victimes de la crise ivoirienne et une loi pour déterminer qui est victime et qui ne l’est pas. Aujourd’hui, nous sommes dans une autre logique politique après plus de 8 ans d’attente. La réconciliation n’étant pas achevée, nous nous préparons pour une prochaine élection présidentielle

En tant que personne ressource ayant influencé le débat politique ivoirien, quelle est votre appréciation de la société civile ivoirienne au regard de la situation actuelle ?

La société civile comme le disait Ban Ki-moon «  c’est l’oxygène de la démocratie ». La société civile ivoirienne doit demeurer l’oxygène du processus de réconciliation nationale et du processus démocratique en côte d’ivoire.

En quoi faisant par exemple ?

En menant des actions impartiales avec les communautés à la base notamment le plaidoyer et le lobbying auprès de toutes les autorités pour faire améliorer leur vécu quotidien. On l’a dit durant ces deux jours. Le reproche qu’on fait à la société civile, c’est qu’elle n’aborde pas les questions liées aux droits économiques sociaux et culturels et de solidarité. La question liée aux variations incessantes des prix du pain, du carburant par exemple, la question des sites dangereux en période de pluie, la question de l’environnement, ainsi que le logement en dehors des questions des droits civils et politiques. Je rappelle que l’espace de la société civile s’est rétrécie depuis 2012 jusqu’aujourd’hui. Le comportement de la société civile en 2012 n’est plus le même qu’aujourd’hui.

Qu’est-ce qui a changé, selon vous ?

En 2012, la Société civile était beaucoup plus organisée et  ses leaders courageux. Elle pouvait influencer le débat politique. Et nous l’avons fait à travers des exemples qu’on vous a donnés. Le taux de participation le plus élevé au monde pour la première fois dans une élection, on a eu  plus de 80% de taux de participation lors du premier tour de la présidentielle en octobre 2010.  On a aussi soulevé des questions, qui de notre point de vue sont importantes comme la tenue d’un processus de réconciliation national inclusif et accepté par tous. La nomination de Mr Charles Konan Banny à la tête de la CDVR a été un premier faux pas du président Ouattara. Nous l’avions dénoncé. Mais aujourd’hui, vous êtes d’accord avec moi que ce sont des questions comme celles-là qui sont difficilement solutionnées par la Société civile. Mais elle existe belle et bien sur le terrain. Toutefois, elle a besoin d’être renforcée et financée par des bailleurs de fonds internationaux  et pourquoi pas sur fonds publics ? Notre société civile a besoin de travailler désormais sur un certain nombre de question comme les droits économiques socio-économiques et culturels, les droits de solidarité, les droits civils et politiques.

Pourquoi estimez-vous que l’espace de la société civile s’est rétrécie ?

Je dis que l’espace de la Société civile s’est rétrécie, parce que les questions qui fâchent ne sont pas discutées et solutionnées. Par exemple, lors de l’adoption de la constitution ivoirienne. Au moment où on devait aller au référendum en novembre 2016, on a fait sauter le verrou de l’âge sans raisons apparentes. Et la société civile n’a rien dit.  Il en est de même de l’alignement des institutions dans la présente constitution au pouvoir exécutif renforçant du coup le pouvoir du président de la République. Voilà qu’aujourd’hui on en tire les leçons, la séparation des pouvoirs n’est pas nette. Je rappelle qu’il est temps que les organisations de la société civile se mettent ensemble pour influencer le politique.

Il est temps de parler des questions qui fâchent notamment les questions d’intérêt national comme le processus de mise en place d’une Commission électorale indépendante (CEI) indépendante pour des élections démocratiques et apaisées, la question de la qualité de l’éducation, du foncier rural et urbain, du développement durable, de l’emploi, de la corruption et de l’orpaillage clandestin etc.. Quand je parle des questions qui fâchent, c’est aussi la question de l’alternance politique et le renouvellement du personnel politique en Côte d’Ivoire, on n’en parle presque pas. La question du verrou de l’âge contenue dans la présente constitution qui n’existe plus. On remarque aussi l’influence grandissante d’un certain nombre de politiciens qui ont pris en otage l’espace public en Côte d’Ivoire. Ce sont le FPI, le RDR et le PDCI.

Etes-vous en train de dire qu’il faut écarter Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo pour la présidentielle de 2020 ?

Ce n’est pas ce que je voulais dire. On m’a posé la question du Président  Laurent Gbagbo et Blé Goudé lorsqu’ils seront libres, est-ce qu’ils pourront influencer le débat politique en Côte d’Ivoire ? Et les différents panélistes ont été clairs. Ce n’est pas ça le véritable enjeu. Qu’on le veuille ou pas, ce sont des gens qui comptent du point de vue politique et sociologique dans le débat politique. Mais pour l’instant, il faut construire la vie politique en Côte d’ivoire en abordant d’autres questions comme les droits économiques, sociaux et culturels, les droits de solidarités etc….

A votre avis, ces trois ‘‘grands’’ doivent-ils continuer à faire la politique en Côte d’Ivoire ?

Oui, mais autrement en faisant la place aux plus jeunes. Je suis pour le renouvellement politique, je veux parler de rajeunissement. Il est temps qu’on le renouvelle. La preuve: quand vous regardez autour de nous, tous les présidents sont jeunes en dehors du président tunisien (ndlr; décédé à 92 ans). Le roi du Maroc, le président Kagamé, le Premier ministre éthiopien, les présidents burkinabè et libérien etc… En clair, je m’inscris pour l’alternance et le rajeunissement du personnel politique.

Faites-vous partie de ceux qui souhaitent que l’ex-président de l’Assemblée nationale Guillaume Soro se présentent à la présidentielle de 2020 ?

Bien sûr, il est jeune. C’est un citoyen ivoirien. Et conformément à la constitution ivoirienne, il est libre de se présenter à l’élection présidentielle d’octobre 2020. A travers cette candidature, il ouvrira le chemin pour d’autres candidatures plus jeunes. Et tout jeune a besoin de faire la politique. Quand on sait qu’en France, Emmanuel Macron a été élu président à 39 ans. Aujourd’hui partout dans le monde, ce sont les jeunes qui sont au pouvoir. Le roi du Maroc, il est jeune. C’est pourquoi je dis et je soutiens cela. Il faut renouveler le personnel politique ivoirien. Mais je n’ai pas dit de renouveler la classe politique. Ça c’est un autre débat. Il faut dès à présent faire la passe aux plus jeunes à prendre le pouvoir au RDR, au PDCI, au FPI et dans tout autre parti politique. Je le dis, parce que c’est une réalité mondiale qu’on ne pourrait se départir. Autre chose, c’est l’origine sociologique des partis politiques en côte d’ivoire. Ces schémas sociologiques bloquent le vrai débat politique en côte d’ivoire et l’espace politique est pris aussi en otage. Et cela depuis 1993. Les Ivoiriens doivent comprendre qu’il est temps qu’on sorte des schémas sociologiques. Car ils n’enrichissent pas la démocratie. Quand on est Baoulé, on doit être forcement PDCI, quand on est Bété, on doit être forcement FPI, quand on est Dioula, on doit être RDR. Il faut arrêter cela. Faisons la politique avec les idées.

Réalisée par Moïse Yao K.

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